ICRSP

 




Fête de l’Immaculé Conception

Gricigliano, 8 décembre 2015

LA PREDESTINATION DE MARIE ET LA NÔTRE

 

Monsieur le Supérieur,

Messieurs les chanoines,

Ma Révérende Mère,

Messieurs les abbés,

Mes Sœurs,

Mes bien chers frères,

 

L’avez-vous remarqué ? dans ses prières et ses chants de l’office de l’Immaculée Conception, l’Église remonte plus loin que la création. Elle applique à la Vierge les paroles inspirées pour le Verbe de Dieu : « Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été fondée dès l’éternité, dès le commencement, avant l’origine de la terre. Il n’y avait point d’abîmes quand je fus formée, point de sources chargées d’eaux ».[1]

C’est qu’en effet la conception immaculée de Marie au sein de sa mère a eu son prélude au sein de Dieu dans le mystère de la prédestination de Marie. C’est sa conception éternelle, dont sa conception terrestre ne sera que la réalisation.

Les architectes qui ont tracé les plans de nos merveilleuses cathédrales et basiliques, en ont d’abord conçu ce premier dessin, leur imagination l’a enrichi de lignes et de dentelles ; et un jour, la cathédrale entrevue s’est dessinée dans leur esprit, svelte, fleurie, vivante, comme s’ils avaient eu la réalité sous les yeux.

Toute œuvre de nos mains a d’abord ainsi son épanouissement dans l’intelligence, qui lui fixe son but, l’adapte à sa destination, décide sa réalisation ; et c’est pour cela que nous appelons œuvre d’intelligence ce qui ne semble à première vue que le travail de nos bras.

Pareillement, Dieu a conçu d’abord le chef-d’œuvre de sa création, la Très Sainte Vierge Marie. Marie a habité la pensée divine avant d’habiter notre terre. C’est en Dieu qu’il nous faut commencer de la contempler.

Haute contemplation certes, que celle qui va nous introduire jusque dans les pensées et les conseils de Dieu, mais combien pratique aussi, puisqu’elle va nous faire rejoindre dans la prédestination de Marie notre propre prédestination et nous donner de voir dans la parfaite correspondance de Marie aux desseins de Dieu sur elle, l’exemple de notre fidélité à toutes les vues de la Providence sur nous.

 

 

1. La prédestination de Marie et notre prédestination

 

Donc, de toute éternité, Marie est présente à l’esprit de Dieu ; de toute éternité Dieu l’a pensée, l’a voulue, l’a décidée ; de toute éternité Il a tracé le dessin de sa vie, fixé les traits de son visage, réglé les mouvements de son âme. Bien plus, cette prédestination éternelle de la Très Sainte Vierge occupe le premier plan des pensées divines. Ne fait-elle pas partie, et partie nécessaire, indispensable, essentielle, du grand dessein d’amour que Dieu poursuit à travers toutes ses œuvres, je veux dire le salut éternel des âmes par la vie et la mort de son divin Fils ?

Dieu veut nous sauver par le sang de son Fils. Mais ce Fils de Dieu, Dieu comme son Père, c’est-à-dire pur esprit invisible, impassible, immortel, a besoin, pour remplir cette mission, de revêtir une robe de chair qui lui permette d’habiter visiblement parmi nous et de s’offrir un jour à la souffrance et à la mort. Sans doute, Dieu qui a créé Adam et Ève immédiatement dans la force de l’âge pourrait pareillement lui pétrir de ses propres mains un corps semblable au nôtre et l’introduire au milieu de nous sans parents, sans ancêtres, sans généalogie humaine. Mais cette possibilité de sa toute-puissance va à l’encontre des décisions de sa sagesse. Dans ses desseins, ce n’est pas un étranger qui doit nous sauver, une nature formée à part d’une matière différente de la nôtre, un être tiré d’un autre fonds que celui de l’humanité. Notre Sauveur sortira de nos rangs, il appartiendra à notre race, il sera la chair de notre chair et l’os de nos os. Et puisque de hautes convenances nous font comprendre qu’il ne puisse avoir d’autre père que celui qui est dans les cieux, il faut bien qu’il ait une mère qui lui communique notre nature, qui soit le lien vivant qui le rattache à la famille humaine, qui permette que s’accomplisse l’œuvre du salut par un Dieu fait homme et homme véritable.

Ainsi, de toute éternité et avant toute autre créature, Dieu pense à Marie, comme à la mère nécessaire de son Fils incarné.

Et pour l’adapter à cette sublime mission, Il la veut toute belle, très sainte, incomparablement riche des dons de sa munificence. En elle, c’est une vision magnifique qu’Il a sous les yeux : ce grand et divin monde de Dieu, qui éclipse et laisse dans l’ombre et le monde des infiniment grands et des infiniment petits qui constituera l’univers matériel, et le monde lumineux des chœurs innombrables des anges, et le monde plus resplendissant encore de la sainteté, de la sainteté du ciel et de la terre, de la sainteté de tous les temps et de tous les lieux, de la sainteté virginale des anges ou héroïque des martyrs.

Voilà la prédestination éternelle de la Très Sainte Vierge. Et la nôtre ? Elle fait partie des mêmes projets. Car si, de toute éternité, Dieu pense à son Fils fait homme et à celle qui sera sa mère, de toute éternité aussi Il pense à nous tous, que par Jésus et Marie Il veut racheter, remettre en grâce, s’unir à nouveau après la séparation du péché.

Pour reprendre la comparaison de l’architecte par laquelle j’ai commencé, cet artiste divin veut une restauration du monde. Dans le plan qu’Il en a conçu, Notre-Seigneur Jésus-Christ sera la clef de voûte qui maintiendra et couronnera la solidité et la beauté de l’édifice, Marie l’arceau multiple et gracieux qui mène et unira à cette pierre centrale toutes les parties du monument : et chacun d’entre nous suivant sa vocation, la pierre d’angle ou de milieu, le motif d’ornementation ou les matériaux de construction, la partie apparente ou cachée dont l’ensemble achèvera l’œuvre divine. C’est l’image qu’emploie et que développe dans ses différentes épîtres, l’apôtre saint Paul : « Vous formez l’édifice divin, Dei ædificatio estis. »[2].

 

Parce que l’intelligence divine n’est pas, comme la nôtre, lente, pauvre en inventions, susceptible toujours d’enrichissements nouveaux, ce n’est pas au jour le jour, par à-coups que Dieu a entrevu le plan de cette œuvre grandiose, mais d’emblée, que son génie en a dressé l’ensemble et le détail, et dans la plus parfaite harmonie de toutes les parties entre elles.

Ainsi de toute éternité, en même temps qu’à Jésus et Marie et par rapport à eux, Dieu songe à nous.

Oui, nous aussi, Dieu nous a prédestinés dès le commencement ; nous aussi Il nous a pensés, aimés et voulus de toute éternité ; nous aussi, si je puis ainsi m’exprimer dans l’inexprimable mystère de la prédestination, nous aussi, tous, qui que nous soyons, à un moment du moins, Dieu nous a vus tout purifiés du sang de son Fils, tout parfumés de sa grâce, tout rayonnants de sa gloire. Car Dieu nous a tous faits pour le ciel ; Il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ; Il souffrira, Il mourra pour tous les hommes sans exception. Même les âmes les plus noires, même les damnés des ténèbres éternelles ont été pour un temps, dans les pensées de Dieu, des âmes blanches et des âmes de lumières.

Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?

N’accusez pas Dieu de cette déchéance ! « Perditio tua ex te, Israël » : notre malheur et notre damnation ne peuvent venir que de nous, de ce que nous ne répondons pas à ces premiers desseins de Dieu sur nous. Nous le frustrons dans la réalité de ce qu’Il avait rêvé de nous.

Aussi après avoir vu dans la prédestination de la Vierge l’exemplaire de notre propre prédestination, ce que nous devons méditer et retenir surtout de ce mystère, c’est la parfaite correspondance de notre mère à sa prédestination, afin d’entrer nous aussi, à son exemple, dans toutes les vues de Dieu sur nous.

 

 

2. La fidélité de Marie à sa prédestination, modèle de la nôtre

 

Dans la pensée qui la conçoit, l’œuvre imaginée est toute belle, toute lumineuse, toute resplendissante. C’est une image immatérielle et spirituelle comme l’intelligence qui la pense. Et cet esprit la pare de sa beauté et de sa lumière.

Hélas ! souvent, presque toujours, la réalité ne répond plus aux projets un jour entrevus et longtemps caressés : elle reste bien en dessous de l’idéal.

De même, si magnifiques que soient les projets de Dieu sur les âmes, parce que Dieu veut associer ces âmes à leur réalisation, laisser à leur liberté d’y concourir, nous sauver avec nous après nous avoir créés sans nous, cet artiste de génie se bute parfois à des résistances qui diminuent ou même défigurent son œuvre.

Quand Il trouve une âme qui entre dans ses vues, qui montre une volonté docile et souple, à tous ses bons plaisirs, qui se livre et s’abandonne à l’orientation qu’Il lui imprime, Dieu fait voir les merveilles de grâce et de gloire dont Il est capable.

Cette âme soumise, dépendante, obéissante, Dieu l’a trouvée dans tous les saints et plus parfaitement qu’en tous les saints dans la Très Sainte Vierge, dont tous les mouvements intérieurs disaient toujours « fiat, amen » à ses volontés. Marie n’a pas cessé un seul instant de correspondre totalement à la totalité de sa grâce. Dieu n’a pas déposé en elle un seul germe qui n’ait produit toute la moisson qu’Il en attendait. Il ne lui a rien demandé qu’elle ne lui ait immédiatement et complètement donné, rien conseillé qu’elle ne se soit hâtée de choisir et de faire, rien inspiré qu’elle n’ait cru et accompli. Elle ne lui a pas soustrait une seule joie qu’elle ait pu lui causer ; elle ne l’a pas frustré d’une seule gloire qui pût lui venir d’elle. Elle ne lui a été qu’un miroir reflétant ses desseins, un sourire accueillant ses moindres bons plaisirs. En toutes choses et toujours, elle lui a été absolument docile, livrée, et avec l’amour le plus parfait dont elle fût capable à l’heure où la voix de Dieu se faisait entendre. Et il est vrai de dire qu’elle fut dans la réalité exactement ce que Dieu l’avait rêvée de toute éternité, aussi pure, aussi belle, aussi sainte.

Mais quand Dieu se bute à des cœurs qui lésinent, qui se réservent, qui résistent, oh ! je le sais, Il pourrait triompher victorieusement et suavement, sans les forcer, sans les violenter, de ces volontés rebelles, car Il est le Tout-Puissant et rien ne saurait lui résister, mais le plus souvent Il les livre aux mains de leurs conseils, Il les abandonne à leurs desseins, Il les laisse faire, et c’est l’explication de tant de vocations amoindries, de tant d’existences éternelles brisées.

De ce jeune homme Dieu aurait voulu faire son prêtre ; il l’avait regardé avec amour comme le jeune homme de l’évangile, il lui avait dit : « Suis-moi ! » Celui qu’il avait appelé a tourné le dos. Il ne sera pas le prêtre qui instruit, qui sacrifie et qui sauve. C’est terrible de ne pas correspondre à la grâce de Dieu.

De cette jeune fille, Dieu aurait voulu faire une vierge de ses cloîtres, celle à l’âme pure qui prie pour ceux qui ne prient pas ou celle au cœur sans partage qui peut se donner tout entier à tant de misères que ne connaîtront jamais d’autres tendresses. Mais quand Dieu a manifesté ses désirs, ce cœur jeune, sous le charme d’autres rêves, ne lui a pas répondu par le fiat de l’Annonciation.

De cet homme influent dans le monde, Dieu aurait voulu une vie chrétienne exemplaire qui entraînât les autres au bien ; de cette personne fortunée, Dieu aurait souhaité une part des trésors remis entre ses mains par la Providence pour aider les pauvres et soutenir de bonnes œuvres. Des uns il aurait désiré tel geste, des autres telle démarche, de celui-ci cette initiative, de celle-là ce dévouement. Il n’aura pas été entendu…

Et au-dessus de ces vocations qui restent toujours libres, encore qu’il soit souverainement imprudent de ne pas les suivre, au-dessus de ces inspirations de la grâce qui ne sont que des suggestions faites à notre générosité, de tous Dieu aurait voulu le salut. De toute éternité, Il nous a choisis pour que nous soyons saints. Sa volonté, c’est notre sanctification : « Vous serez saints parce que je suis saint. » Et par leur refus, refus de sainteté, des âmes se damneront.

Il arrive à certaines âmes de dire ou de penser inconsciemment : « Marie est une privilégiée : la grâce de Dieu l’a surabondamment prévenue et accompagnée ; sa sainteté fut sublime, mais aussi singulièrement facile. » Certes, ce fut la créature la plus comblée, mais n’oublions pas non plus que Dieu se montre exigeant dans la mesure de ses avantages, que s’il s’attend à toucher deux talents du serviteur qui n’en a reçu qu’un seul, il en veut dix de celui qui en a reçu cinq, et que quelle que soit la façon dont on conçoive la prédestination, personne ne se damne que par sa faute et personne ne devient un saint sans y mettre du sien.

 

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus écrivait au début de l’Histoire d’une âme, au sujet du mystère de la prédestination : « Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas une égale mesure de grâces. Je m’étonnais de le voir prodiguer des faveurs extraordinaires à de grands pécheurs comme saint Paul, saint Augustin, sainte Madeleine et tant d’autres qu’Il forçait, pour ainsi dire, à recevoir ses grâces. Je m’étonnais encore, en lisant la vie des saints, de voir Notre-Seigneur caresser du berceau à la tombe certaines âmes privilégiées, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s’élever vers lui, ne permettant jamais au péché de ternir l’éclat immaculé de leur robe baptismale. Je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre sans même avoir entendu prononcer le nom de Dieu. » Mais elle ajoutait : « Jésus a daigné m’instruire de ce mystère, Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs créées par lui sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du lis n’enlèvent pas le parfum de la petite violette, n’ôtent rien à la simplicité ravissante de la pâquerette. J’ai compris que, si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes. Ainsi en est-il dans le monde des âmes, ce jardin vivant du Seigneur. Il a trouvé bon de créer les grands saints qui peuvent se comparer aux lis et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits, lesquels doivent se contenter d’être des pâquerettes ou de simples violettes destinées à réjouir ses regards divins lorsqu’Il les abaisse à ses pieds. Plus les fleurs sont heureuses de faire sa volonté, plus elles sont parfaites. »

 

Devant le mystère de la prédestination, qu’on emploie, avec saint Paul, l’image d’une construction et de son mobilier, ou avec la petite Thérèse la vision de cette variété infinie qui compose la beauté du monde visible, ne posons pas à la Providence des pourquoi sur sa conduite différente à l’égard des âmes ; ne lui opposons pas surtout, sous le remords de nos infidélités, des pourquoi d’excuses sur ses partialités en notre défaveur. Cherchons seulement dans la prière et la réflexion à connaître la volonté de Dieu sur nous et travaillons plus généreusement à l’embrasser telle qu’elle s’offre, et vous spécialement chers séminaristes et chères sœurs qui savez que trop bien ce que Dieu attend de vous, pour que notre vie réponde aussi parfaitement que possible à l’idée de Dieu, qui est, n’en doutons pas, une pensée de bonté et d’amour.

 

Ainsi soit-il.



[1] Prov. 8 et s.

[2] Cor. 3, 9.