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Sermon de l'abbé Sébastien Goupil pour le dimanche de Lætare

 

Gricigliano, 18 mars 2012

 

DIMANCHE DE LÆTARE

 

Lætare Jerusalem, gaudete cum lætitia !  (Lc 18, 34)

 

         Que signifie donc cette invitation si inattendue à la joie ? Pourquoi, au milieu du deuil quadragésimal, où retentit toujours à nos oreilles cet appel du Seigneur : "Convertissez-vous à moi de tout votre cœur dans le jeûne, les larmes et les gémissements" (Joël 2, 12), l'Église nous appelle-t-elle maintenant, non plus à la douleur mais à la joie ?

         C'est que l'Église, dans son optimisme foncier, se persuade que ses enfants ont profité de ce saint temps pour revenir à des sentiments meilleurs et pour sortir de la mort du péché. Ceux-là seulement, elle les soutient par la confiance, elle les excite à espérer le pardon et à se réjouir de leur résurrection à venir.

         Voilà pourquoi elle dit : "Réjouissez-vous, non pas tous, mais seulement vous qui avez été dans la tristesse" ; vous sentirez la joie merveilleuse de la consolation divine, suivant ce témoignage du Seigneur : "Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés" (Mt 5, 5). Ils méritent en effet consolation et joie, les vrais affligés, "parce que, nous assure Saint Paul, la tristesse qui est selon Dieu entraîne un repentir salutaire, tandis que la tristesse qui est selon le monde produit la mort" (2 Cor. 7, 10).

         Si, pour célébrer le retour d'un fils perdu, le Père céleste fait tuer le veau gras et organise un grand festin (Lc 15, 13) ; si les anges même se réjouissent dans le Ciel pour un grand pécheur faisant pénitence, à combien plus forte raison le pénitent lui-même doit-il se réjouir de son propre Salut que lui a mérité le Sauveur.

         Le dimanche de Lætare anticipe la joie pascale de la Résurrection pour nous montrer que la joie spirituelle nous est accordée non seulement au Ciel pour l'éternité (que figure le temps pascal), mais encore en ce monde, et même parmi les souffrances les plus aiguës (ce sera la Semaine de la Passion).

         À mon sens, nous dévalorisons parfois la joie spirituelle d'aujourd'hui en en faisant une sorte de parenthèse dans le deuil quadragésimal, journée où l'on peut se reposer joyeusement avant de retrouver le lendemain les larmes et les pénitences – avec une mine défaite si possible, c'est encore mieux. Ce n'est pas là le vœu de Notre-Seigneur qui a établi notre programme de Carême le Mercredi des Cendres, lorsqu'il nous a dit : "Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste comme les hypocrites" (Mt 6, 16).

         Pour vous montrer la permanence de cette joie spirituelle qui doit envahir notre âme, je comparerais volontiers ce dimanche de Carême, consacré à la joie qui précède Pâques, à la vision béatifique dont jouissait le Christ sur cette terre. La partie supérieure de son âme humaine jouissait continuellement de la contemplation de Dieu, et ce dès le premier instant de l'Incarnation ; elle ne cessa jamais, même dans les plus grandes douleurs, même lorsqu'il confie que son "âme est triste à en mourir". Cela doit nous encourager à cultiver la joie, serait-on en temps de pénitence. En effet, en tant que nous nous réjouissons du bonheur de Dieu pour lui-même, notre joie demeure pure, mais en tant que nous participons à ce Bien divin, alors notre joie peut être mêlée de tristesse et se troubler de notre faiblesse, de nos misères et de nos péchés. On s'attriste alors de ce qui nous empêche de parvenir au bonheur du Ciel : et c'est la sainte tristesse dont nous parlait Saint Paul.

         L'Apôtre met la joie au nombre des fruits du Saint-Esprit (Gal. 5, 22), et fréquemment il nous exhorte à cette joie, comme lorsqu'il dit aux Corinthiens : "Réjouissez-vous et soyez parfaits" (2 Cor. 13, 11), et avec plus d'insistance encore aux Philippiens : "Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le répète réjouissez-vous" (Phil. 4, 4). Le Seigneur nous y invite également lorsqu'il nous incite à demander ce qui nous manque, afin que notre joie soit parfaite (Jn 16, 24). Or cette joie que personne ne peut nous ravir est un commencement de la joie à venir, un avant-goût de la félicité céleste. Et puisque l'espoir de la récompense excite vivement au travail, il s'ensuit que cet avant-goût de la joie céleste est un puissant excitant pour l'exercice de toutes les vertus et l'accomplissement de tous nos devoirs.

         Une fois que le juste a goûté cette joie nouvelle de l'esprit, il n'est rien de plus précieux dans la vie qu'il ne méprise facilement, rien de si difficile qu'on n'entreprenne avec allégresse. "Le juste, dit le Psalmiste (36, 16), est plus heureux avec le peu qu'il possède, que ne le sont les pécheurs avec de grandes richesses". C'est là, en effet, dit Saint Grégoire, la perle de l’Évangile trouvée par un sage marchand qui vend tout ce qu'il possède pour se la procurer (Mt 13, 46) parce que celui qui connaît parfaitement, autant que c'est possible toutefois, la douceur de la vie céleste, quitte volontiers ce qu'il avait aimé sur la terre : l'éclat de la précieuse perle rend alors terne tout ce qui brille.

         Le secret pour être toujours joyeux, c'est de ne rien vouloir par soi-même mais de se contenter de ce que Dieu veut pour nous. Manquez-vous de motifs pour rendre grâces à Dieu des bienfaits dont il vous comble ? Il me paraît pourtant que vous avez ici de quoi être dans une joie complète :

– nous sommes comblés intellectuellement d'abord, par notre formation thomiste qui nourrit si substantiellement notre intelligence ;

– comblés spirituellement ensuite, par notre baptême puis par notre vocation (motif à lui seul de joie quotidienne), par la douce spiritualité salésienne dont nous vivons, ainsi que par les trésors de l’Église que sont les sacrements et la divine liturgie ;

– comblés humainement enfin, par la famille que nous formons et par le cadre de notre vie, qui s'épanouit dans le Vrai, le Bien et le Beau.

         Si tout notre être est ainsi rempli des dons divins, alors toute notre personne doit en rayonner. N'oublions pas qu'au jour de notre baptême, qui nous faisait membre de Jésus-Christ, le prêtre a prononcé sur nous cette phrase du rituel : "Qu'il vous serve joyeux dans votre Église". C'est plus qu'une permission, c'est un ordre. Le chrétien, par vocation et parce qu'il a charge de vivre en membre du Christ, devient détenteur officiel de la vraie joie ; personne ne peut la lui ravir, s'il reste en grâce. Et, de fait, à qui possède le Saint-Esprit, bien peu de choses manquent, même au milieu des plus grandes privations.

         "La joie, cette disposition radieuse de l'âme qui se tourne vers son Dieu (selon la belle définition de Marthe Robin), n'est pas une vertu, explique Dom Delatte, parce qu'elle n'est pas une disposition directement opérativemais elle est l'atmosphère de la vertu, l'indice, le fruit, la cause, la mesure, la condition de la charité, le rayonnement comme le fruit du Saint-Esprit. Elle dessine une attitude de la vie chrétienne. La joie est la condition de tout bien. Dieu seul et le christianisme prescrivent la joie parce que seuls ils la motivent."

         La joie est le soleil des âmes : elle illumine celui qui la possède et réchauffe tous ceux qui en reçoivent les rayons. Plus encore, elle est le baromètre auquel on peut juger du degré de charité, aussi bien dans une âme que dans une communauté. Rien ne rend, en effet, une vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur. Les grincheux sont la plaie des récréations. "Tout ce qui contrarie l'ordre de la raison est un vice, enseigne Sain Thomas ; or se comporter comme un grincheux est contraire à la raison. Pécher par défaut dans le jeu consiste donc à ne jamais plaisanter et à l'interdire aux autres car la morosité ne supporte pas la joie d'autrui". Au contraire, la vertu d’eutrapélie récrée légitimement l’âme et rend agréables les rapports humains.

         Notre Docteur de l'Amour divin, Saint François de Sales, ne pouvait pas se désintéresser de la joie, qu'il a en haute estime, et dont il dresse la liste des qualités : "la joie, nous apprend-il, caractérise la vraie dévotion, qualifie l'humilité, tonifie la pénitence, est la plus belle preuve d'amour de Dieu, double le mérite des bonnes œuvres, elle glorifie Dieu, rend la vertu agréable au prochain, fortifie l’âme dans le support des misères, épanouit les âmes de bonne volonté, favorise même la santé et triomphe de Satan", l'éternel désespéré.

         Si la joie doit habiter à ce point le chrétien, peut-on imaginer un prêtre ou une religieuse triste ? Le triste souffrant d’un manque, c'est que l'Infini ne lui suffirait pas, et donc qu'il ne sera jamais satisfait. Arrivés à la mi-Carême – le moment opportun pour nous examiner sur nos résolutions de Carême –, posons-nous cette question : "Est-ce que je rayonne des vertus de foi, d'espérance et de charité qui m'animent et qui ensemble enfantent nécessairement la joie et la paix ?". Dieu reprochera à beaucoup de chrétiens leur tristesse ; elle prouve qu'ils n'ont pas la foi suffisante, que leur espérance est faible et leur amour médiocre. Un philosophe athée disait : "Je me convertirai le jour où les chrétiens auront un visage de sauvés" : eh oui ! Que de conversions une joie rayonnante peut entraîner ! Pensez à votre apostolat futur : la bonne humeur est contagieuse, la joie est conquérante. Vous pouvez, par ce simple moyen, et avec la grâce de Dieu, ramener au bercail de nombreuses brebis égarées et abandonnées dans ce triste monde.

         Demandons à Celle que l'on appelle "Mater sanctæ laetitiæ" et "causa nostræ laetitiæ" qu'elle nous obtienne ce trésor caché qu'est la joie spirituelle au milieu même des souffrances. Qu'elle nous obtienne de porter notre croix avec allégresse en suivant le Christ ; qu'elle nous initie à l'amour de la Croix et sans toujours nous faire sentir cette joie, qu'elle nous accorde de la communiquer autour de nous ; et, après qu'elle aura fait entrer en nos âmes cette joie divine, qu'elle les fasse entrer dans la joie qui n'aura pas de fin.

Ainsi soit-il.