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Sermon pour la fête de Saint Thomas d’Aquin

7 mars 2009

Can. P.A. Lefèvre

 

 

En l’année 1251, Saint Thomas termine ses études de bachelier biblique à Cologne où il fut le premier assistant de Maître Albert le Grand (pendant environ six ans).

C’est alors que le Maître général des dominicains, Jean le Teutonique, demande à saint Albert le Grand de lui désigner un jeune théologien susceptible d’être nommé bachelier pour enseigner à Paris.

            Saint Albert propose le jeune frère Thomas.

            Le Maître général semble hésiter car en 1251, Saint Thomas n’a encore que 27 ans. Or, selon les statuts de l’Université, il doit en avoir 29 pour assumer canoniquement cette charge.

            Saint Albert insista auprès de son ami le cardinal Hugues de Saint-Cher, alors légat du Pape Innocent IV en Allemagne. Par son intermédiaire, il obtint satisfaction. En l’année 1251, Maître Albert et notre jeune saint se mettent donc en route pour Paris.

            Entre Cologne et Paris, le site internet « via Michelin » indique 500 km, probablement entre 20 et 30 jours de marche.

En traversant la Belgique, saint Thomas s’arrêta chez Madame Adélaïde de Bourgogne, épouse d’Henri III, duc de Brabant. La vertueuse princesse fut si charmée de la conversation du jeune religieux et des conseils qu’il lui donna, voudra plus tard les avoir par écrit. Saint Thomas ne put s’y refuser, et lui envoya peu après un petit ouvrage qui est rangé dans ses Opuscules sous ce titre : Epistola ad ducissam Brabantiæ.

En arrivant dans la capitale du Royaume de France, saint Albert et son jeune compagnon se dirigèrent vers le couvent de Saint-Jacques, situé au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, sur la rive gauche de la Seine.

Sitôt arrivé, le jeune professeur commence la deuxième étape de sa marche vers la maîtrise : il enseigne sur les Sentences de Pierre Lombard, devenant ainsi bachelier sententiaire.

Dès son arrivée dans la capitale de Saint Louis, saint Thomas peut constater que le climat intellectuel n’était pas celui de Cologne. Au moment où il commence son enseignement au Studiumparisien, une période d’agitation extrême commence.

En 1252, une grande querelle s’élève entre les professeurs de théologie qui appartiennent au clergé séculier et ceux des Ordres mendiants. Cette querelle allait durer une bonne vingtaine d’années.

Les motifs du conflit étaient d’ordre divers. Les professeurs séculiers éprouvaient une antipathie pour les maîtres mendiants, probablement en raison du succès de leur enseignement, mais aussi parce que ces Ordres de Droit pontifical ne permettaient pas au gallicanisme d’avoir toute liberté. 

En 1248, saint Louis quitte Aigues-Mortes pour la 7ème croisade. Il n’en reviendra qu’en 1254. Les séculiers en profitent pour lancer une offensive. Dans un décret promulgué en février 1252, la faculté de Théologie limite l’accès des réguliers à la maîtrise et décide que les instituts religieux doivent désormais se contenter d’un seul maître régent et d’une seule école.

En mars 1253, des privilèges universitaires sont violés par les agents de la sûreté  publique. Les maîtres séculiers décident une grève. Les trois maîtres mendiants refusent de s’associer à cette protestation. Cela aussi suscite la colère des séculiers. Ceux-ci décident de ne plus accepter dans la corporation des maîtres qui refusent de prêter le serment d’en observer les statuts. C’est une manière indirecte de chasser les mendiants du corps enseignant. Les dominicains et franciscains en appellent à Blanche de Castille, Régente du Royaume, et au Pape. 

Un franciscain de la Province de Sicile, frère Gérard de Borgo San Donnino, lecteur à Paris, publie en 1254 un ouvrage joachimite qui fait scandale.

Les professeurs séculiers y relèvent 31 erreurs. C’est une aubaine pour Guillaume de Saint-Amour : il se précipite à la Cour Pontificale pour faire condamner le livre avec éclat. Ce qu’il obtient sans difficulté.

Ce livre très malheureux donne à Guillaume de Saint-Amour l'occasion d'une attaque en règle contre la doctrine des ordres mendiants, étendue à leur engagement de pauvreté volontaire 

A Paris pendant ces « difficiles années 50 », que fait Saint Thomas ?

Dans un premier temps, je pense qu’il faut affirmer que notre saint se tient résolument à l’écart des querelles.

Pourquoi donc ? Et bien parce que le Docteur a son travail, qui ne peut pas attendre. Il est déjà très sollicité par le monde entier pour répondre à des questions de toutes sortes. Il doit préparer ses cours. Il écrit le de ente et essentia puis le de principiis naturae. Dès l’année 1256, saint Thomas a reçu la licentia docendi et  reçu l’ordre de présenter son principium pour devenir magister in actu regens. En tant que Maître, il accomplit sa triple charge : legere, disputare, praedicare[1].

Le Maître est docteur en Lettres sacrées, il doit lire et commenter l’Ecriture sainte, verset après verset. N’oublions pas que Saint Thomas a commenté à peu près la moitié de l’Ancien Testament et presque la totalité du Nouveau Testament.

En tant que Maître, il doit préparer ses Questions disputées :

Les Quaestiones disputatae de veritate ont été rédigées à Paris entre 1256 et 1259.

Dans l’édition italienne des 29 questions de veritate, il a fallu compter 3 volumes. En cette édition bilingue, cela fait tout de même 1395 pages de texte latin.

En outre, il lui faut aussi répondre aux désirs de ses Philothées, nous l’avons dit, la duchesse de Brabant lui a demandé un traité sur le gouvernement de ses subordonnés…

 

Et puis, surtout, à Paris en ces années 50, Saint Thomas rédige sa première œuvre magistrale : Le Scriptum super Sententiis.

Chers séminaristes, cette première Somme contient 5.000 pages de commentaires, 5.000 pages de grand format in octavo. Il a fallu au Maître quatre années de travail pour la rédiger. 

Pour vous donner une idée du développement fait par Saint Thomas, citons un exemple : Dans le livre III de Pierre Lombard, la distinction 33ème a un texte de 2 pages. Saint Thomas la commente en 90 pages. Il y traite 41 questions quand Odon de Rigaud se contente de 5 questions ; saint Albert de 4, saint Bonaventure de 6. 

            La rédaction de cette œuvre colossale est faite pendant les années les plus terribles de la tempête qui bouleverse toute la Ville universitaire de Paris…et bien, notons-le bien, dans ce commentaire de 5.000 pages, on ne trouve pas même une allusion à cette terrible crise des universitaires parisiens. N’est-ce pas tout à fait étonnant ?

C’est l’une des raisons qui me fait penser que Saint Thomas s’est d’abord efforcé de rester en dehors des querelles intellectuelles à Paris, autant qu’il le pouvait.

Ce n’est pas pour rien que parmi les 16 conseils que saint Thomas donnait pour bien acquérir le trésor de la science, il écrivait : (je cite)

 

Mon frère, je veux que tu sois lent à parler, lent à te rendre là où l’on parle.

Ne cesse pas de te livrer à la méditation.

Fréquente avec amour la cellule, si tu veux être introduit dans le cellier à vin.

Ne t’enquiers aucunement des actions d’autrui.

Ne sois pas trop familier avec personne, car l’excès de familiarité engendre le mépris et fournit occasion de s’arracher à l’étude.

Ne te mêle nullement des paroles et des actes des séculiers.

Fuis par dessus tout les démarches inutiles. »

 

Ainsi, tout comme Saint François de Sales qui après son très difficile apostolat à Thorens, le soir, venait se réfugier dans la forteresse des Allinges ; de même, je suis porté à croire que saint Thomas, après avoir donné ses cours et répondu aux questions de ses élèves, s’enfuyait aussitôt à la chapelle et dans sa cellule, sous les toits de son couvent Saint Jacques.

 

Chers séminaristes, dans la chambre de la forteresse des Allinges, près de Thorens ; dans la petite cellule du couvent de Saint Jacques, je contemple deux saints qui me paraissent très semblables :

 

§    L’un et l’autres ne perdent pas une seconde pour rédiger chacun son œuvre doctorale : tard dans ses nuits, saint François de Sales résiste au sommeil pour rédiger dans sa chambre mal chauffée et mal éclairée de la forteresse, les tracts à distribuer sous les portes pour chaque semaine.

            Après des nuits et des nuits de travail à la seule lumière d’une petite chandelle, notre saint docteur a rédigé le très impressionnant et volumineux livre des Controverses.

§    Trois siècles auparavant, au même âge, à 30 ans, tard dans ses nuits, un autre Docteur, saint Thomas rédige lui aussi sa première œuvre doctorale.

 

Ces deux saints ont pu nous laisser leurs œuvres monumentales parce qu’ils ont su ne pas perdre de temps en vaines querelles, telles que nous les trouvons dans les innombrables publications de notre “tradiland“ actuel…

En 1255 cependant, le Maître sera obligé de sortir de sa réserve studieuse, car l’Ordre est menacé par la parution d’un livre intitulé « sur les périls des derniers temps ».

 

L’auteur est le docteur bourguignon, Guillaume de Saint-Amour.

Ce docteur, très “gaulois“ et gallican soutient très audacieusement que les religieux mendiants, en laissant de côté le travail des mains, sont en voie de damnation.

Il soutient qu’il ne leur est point permis de vivre d’aumônes ; que ni le pape ni les évêques ne peuvent les admettre à entendre les confessions ou à prêcher sans l’agrément du clergé paroissial.

Enfin il veut aussi démontrer que les prêcheurs mendiants sont positivement ces faux prophètes, précurseurs de l’Antéchrist, dont parlent les livres saints.

Sur dix-sept docteurs que comptait alors l’Université de Paris, trois seulement adhérent à ce pamphlet. C’est une minorité infime ; mais, comme, de tout temps, l’arrogance d’une poignée d’audacieux prend l’avantage sur la réserve des honnêtes gens.

Cette minorité de théologiens jaloux, à l’esprit dévoyé, déchaîne une foule d’écoliers libertins et désœuvrés, à l’effet de dénigrer les religieux et de porter jusqu’aux nues le nouvel écrit. 

Dans ce livre pamphlétaire, le clergé séculier va jusqu’à attaquer l’idéal de pauvreté et la légitimité de leur ministère pastoral. L’attaque devient trop grave, les fils de saint Dominique doivent réagir, et vite.

Ils ont recourt d’abord à l’assistance divine : des prières publiques sont commandées dans les églises de l’Ordre. Se voyant expulsés de leurs chaires d’enseignement, et plus que jamais entravés dans l’exercice du saint ministère, les dominicains en appellent au souverain pontife.

De son côté, saint Louis, récemment arrivé de Palestine, dépêche au Vicaire de Jésus-Christ deux docteurs, pour lui dénoncer le livre des Périls des derniers temps.

Alexandre IV reçoit très paternellement les délégués du roi, et nomme, pour examiner l’ouvrage, une commission de quatre cardinaux.

En même temps, il charge le Général des Frères Prêcheurs de le soumettre à l’examen des meilleurs théologiens de son Ordre. Le Maître général des dominicains, Humbert de Romans, qui se trouve alors à la cour pontificale à Anagni, commande à Saint Thomas de venir auprès de lui. Le Maître général lui confie le soin de venger l’honneur de l’Ordre et de confondre l’impie bourguignon.

            Quelques temps après, l’Ange de l’Ecole donne humblement à son Supérieur  le contra impugnantes Dei cultum et religionem.

            Après que le Pape ait fait la lecture de l’ouvrage de Saint Thomas, le bourguignon gallican et hérétique Guillaume de Saint-Amour est dépouillé de son canonicat, dépossédé de sa chaire, il est convié de retourner à Saint-Amour, le lieu de sa naissance en Bourgogne,

            Là, il ne peut plus guère nuire à l’Eglise avec ses idées d’universitaire pestiféré.

            En ce village paisible de la Bourgogne profonde, il peut expier tranquillement son péché en faisant pénitence, puis se préparer à la mort et à comparaître devant le Tribunal Divin.

            Ah ! C’était le bon vieux temps où un Pape pouvait prendre souvent ces salutaires mesures disciplinaires !

Notons-le bien :

Cet ouvrage de pure polémique de saint Thomas est une toute petite partie de son œuvre. Ce n’est que dans de rares occasions que le Docteur angélique consentit à se mêler aux basses querelles des intellectuels de son temps.

En outre, si saint Thomas a rédigé cet ouvrage polémique, c’est par obéissance à ses supérieurs, et non de sa propre initiative.

Saint Thomas est arrivé à Paris en 1251, le contra impugnantes Dei cultum et religionem date de 1256. Il est donc tout de même resté au moins 4 ans à l’écart des querelles gauloises, autant qu’il le pouvait. 

Chers séminaristes,

Peut-être que parmi vous, certains auront plus tard  à écrire un Contra haeresim gallicanum, ou autre du même genre pour défendre la doctrine romaine, mais cela ne vous sera possible que si un Supérieur vous le commande et vous ne pourrez pas publier votre ouvrage polémique sans le nihil obstat de Mgr Schmitz !

Chers séminaristes,

Vous pourriez peut-être vous demander pourquoi j’ai cru bon de m’étendre ainsi sur cette page d’histoire de la vie de notre saint Docteur.

Et bien, la raison en est simple, c’est que nous avons en notre cher institut une devise à comprendre et à vivre : « veritatem facientes in caritate » et la difficulté, c’est qu’en ce même Institut, nous comptons des teutons, des anglo-saxons, des gaulois et des armoricains et même desbourguignons...

Ainsi il est très nécessaire de savoir tirer des leçons de la vie de Saint Thomas :

Il faut comprendre aujourd’hui que tout comme Saint François de Sales, notre saint Docteur avait horreur des polémiques non inspirées par la charité. Il est capital de bien comprendre ce point.

Dans sa Bulle Triumphantis, en 1558, Sixte V, écrivait: (je cite)

« Par la divine magnificence de Celui qui, seul, donne l'esprit de sagesse et qui, dans le cours des âges et selon les besoins, ne cesse d'enrichir son Église de nouveaux bienfaits et de la munir de défenses nouvelles, nos ancêtres, hommes de science profonde, inventèrent la théologie scolastique.

Mais ce sont surtout deux glorieux docteurs, l'angélique saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure, tous deux professeurs illustres en cette faculté... qui, par leur talent incomparable, leur zèle assidu, leurs grands travaux et leurs veilles, cultivèrent cette science, l'enrichirent et la léguèrent à l'avenir, disposée dans un ordre parfait, largement et admirablement développée. »[2]

 

Mes bien chers frères, ne trouvez vous pas étonnant ce texte de Sixte V ?

Dans le paragraphe, dans la même ligne, côte à côte, le Pape donne en exemple deux docteurs : « l'angélique saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure ». Ce détail doit aussi nous faire réfléchir surtout lorsque nous connaissons les divergences de vue de ces deux docteurs en matière théologique :

 

Mes biens chers frères, nous le savons, saint Thomas était à Paris en même temps que saint Bonaventure. Ils étaient tous deux à la tête de deux courants de pensée qui souvent s’affrontaient. Pourtant les historiens n’ont pas pu mettre le doigt sur une vraie rivalité entre eux. Tout au contraire, la Légende se plait à affirmer que nos deux Docteurs s’appréciaient et s’estimaient mutuellement. Peut-on affirmer sans témérité que la Légende, ici ne contient aucune vérité historique ?

 

L’univers de pensée franciscaine et dominicaine était marqué par de sérieuses divergences, pourtant « l'angélique saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure » s’estimaient et étaient même de bons amis, semble t-il. Comment cela était-il possible ?

 

Sur le plan philosophique et théologique, ils pouvaient avoir de grands désaccords, mais ils s’unissaient au niveau supérieur de la charité et de la sagesse mystique.

 

Saint Thomas fuyait les vaines disputes, saint Bonaventure aussi.

L’un et l’autre ont écrit des ouvrages polémiques : mais c’étaient pour l’un et l’autre contraints par la nécessité et en obéissance aux commandements de leurs Supérieurs.

« Veritatem facientes in caritate » : « l'angélique saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure » n’ont polémiqué que contraints par une vraie nécessité. Nos deux saints docteurs ne l’ont fait que par charité, dans la charité et pour la charité.

« Veritatem facientes in caritate ».

 

            Pour la plupart des intellectuels, la parution d’un livre ne va pas sans manifestation de vanité et parfois, l’on voit aussi une bonne dose d’opiniâtreté orgueilleuse. Cela ne s’est jamais rencontré chez nos deux saints.

Dans l’âme de Saint Thomas, il n’y a jamais eu d’opiniâtreté orgueilleuse.

C’est François de Sales qui l’affirme. Je me fais un plaisir de le citer :

 

« Le grand saint Thomas, qui avait un esprit le plus grand que l'on saurait avoir, quand il formait quelque opinion, il l'assurait ou appuyait sur des raisons les plus prégnantes qu'il se pût faire ; et si néanmoins il se trouvait quelqu'un qui n'approuvât pas ce qu'il avait jugé ou qui y contredît, il ne disputait point ni ne s'en offensait point, mais souffrait cela de bon cœur ; par où il témoignait bien qu'il n'aimait pas sa propre opinion, bien qu'il ne la désapprouvât pas aussi, mais il laissait cela ainsi, qu'on la trouvât bonne ou non. Après avoir fait son devoir, il ne se mettait pas en peine du reste. »[3]

 

Chers séminaristes,

Ce jugement de saint François de Sales me paraît très important pour bien comprendre notre devise : « Veritatem facientes in caritate » 

La plupart de nos disputes viennent de notre attachement désordonné à nos opinions propres : elles viennent de notre opiniâtreté : nous voulons toujours avoir raison.

 

Les saints avaient le sens des exigences de la charité. C’est la raison pour laquelle tous avaient une répugnance à l’égard des disputes non animées par une authentique humilité et charité. Saint François sur ce point nous donne un exemple parfait que je désire exposer avant de conclure :

 

Dans le courant de mars 1612, arrivait à Chambéry un prélat bien connu de saint François de Sales et de son ami Favre. Mgr Germonio, depuis cinq ans archevêque de Tarentaise, venait soutenir un procès devant le Souverain Sénat. Ce Mgr Germonio étant à Rome «référendaire des deux Signatures », avait interrogé notre saint sur l'épi­neuse question dite de Auxiliis. Il est à croire que ce Monseigneur aimait les thèses difficiles. Il se préoccupait en 1612, non plus de trancher le débat sur la prédestination et la grâce efficace, mais de résoudre, si possible, le problème millénaire des rapports de l'Église et de l'État.

 

Ainsi que le prouvent des ouvrages polémiques publiés à cette époque, le problème passionnait l'opinion. Messire Milletot, cœur catholique mais cervelle de légiste, (pardon, je cite Mgr Trochu ici[4]) se jetait, tête baissée, dans la stérile controverse. Il publie  un Traité de la Puissance légitime des juges séculiers, sur les Personnes ecclésiastiques »[5].

 

Dès septembre 1611, François l'en avait repris avec une affectueuse franchise.  Je cite :

« La matière de votre livre (dit Saint François de Sales) me déplaît extrêmement... Je hais toutes les contentions et disputes qui se font entre les catholiques... surtout en ce temps plein d'esprits disposés aux controverses, aux médisances, aux censures et à la ruine de la charité...»[6]

       François alla plus loin. Bien qu'il partageât ses idées, il désapprouva comme inopportune l'intervention de son cher Bellarmin[7]. Les débats sont très passionnés. Certains des dirigés de Saint François de Sales se trouvent entraînés dans la tourmente. Parmi ceux-ci, il faut compter une Philothée, Madame la Présidente Brûlart. Elle se trouble, elle se passionne, Saint François de Sales se voit contraint de lui donner une direction sur cette affaire. Il lui écrit une explication complète, énergique, lumineuse, l'un des plus beaux documents qui soient sortis de sa plume.

                        Il écrit :

« Je veux bien, ma très chère Fille, répondre à la demande que vous me faites... quelle autorité le pape a sur le temporel des royaumes et principautés ? Mais sachez que ce que vous désirez de moi, c’est une résolution « également difficile et inutile. »

Difficile, non pas certes en elle‑même, car au contraire elle est fort aisée à rencontrer aux esprits qui la cherchent par le chemin de la charité ; mais difficile, parce qu'en cet âge qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses, il est malaisé de dire chose qui n'offense pas ceux qui faisant les bons valets, soit du pape, soit des princes, ne veulent que jamais on s'arrête hors des extrémités…Inutile, parce que le pape ne demande rien aux rois et aux princes pour ce regard. Il les aime tous tendrement, il souhaite la fermeté et stabilité de leurs couronnes, il vit doucement et amiablement avec eux, il ne fait presque rien dans leurs États, non pas même en ce qui regarde les choses purement ecclésiastiques, qu'avec leur agrément et volonté. Qu'est‑il donc besoin de s'empresser maintenant à l'examen de son autorité sur les choses temporelles, et par ce moyen ouvrir la porte à la dissension et discorde ?... 

Je vous le dis sincèrement, ma très chère Fille : j'ai une douleur extrême au cœur de savoir que cette dispute de l'autorité du pape soit le jouet et sujet de la parlerie parmi tant de gens qui, peu capables de la résolution qu'on y doit prendre, en lieu de l'éclaircir la troublent, et en lieu de la décider la déchirent, et, ce qui est le pis, en la troublant, troublent la paix de plusieurs âmes, et en la déchirant, déchirent la très sainte unanimité des catholiques, les divertissant d'autant de penser à la conversion des hérétiques.[8] »

Fin de citation.

Ce texte de saint François de Sales me fait penser à tout ce que Saint Thomas écrivait dans la Somme théologique sur le péché de discorde qui vient briser le lien de la charité.

Il écrit dans le sed contra de la question 38 (2a2ae) :

« La discorde est contraire au précepte de l'apôtre qui écrit (2 Tm 2,14) : "Évite les disputes de mots" ; et dans l'épître aux Galates (Ga 5,20) il met la discorde au nombre des convoitises de la chair :  Ceux qui s'y livrent, dit-il, n'obtiendront pas le royaume de Dieu." »

Il conclut, quand la discorde brise le lien de charité dans un cœur: « est peccatum mortale. »

Dans l’article suivant, Saint Thomas démontre que la discorde est fille de la vaine gloire ?

Certes, je ne le nie pas, la disputatio est une partie essentielle de la fonction doctrinale d’un théologien et d’un professeur ; mais il serait à souhaiter que ces disputationes soient toujours semblables à celles de Saint Thomas d’Aquin et de Saint François de Sales « veritatem facientes in caritate » : commandées par l’obéissance, commandées par une vraie nécessité, par une vraie prudence, contenues dans les saintes limites de l’humilité, sans nous écarter des vraies nécessités spirituelles pour l’Eglise.

Gardons bien à l’esprit, qu’aujourd’hui plus que jamais, devant toutes les hostilités et attaques internes et externes dans l’Eglise, il est temps de ne faire qu’un seul corps très uni derrière la Papauté qui est plus que jamais notre seul espoir ?

Que saint Thomas nous aide à être ce que nous devons être : Instruits des choses de Dieu et humbles, en restant chacun à la place que Dieu nous a donnée, bonnement et simplement, avec force, mais toujours humblement, sans vanité, sans opiniâtreté, dans la juste subordination et humble obéissance, pour servir l’Eglise notre Mère et la Papauté que nous chérissons, « veritatem facientes in caritate ». 

Ainsi soit-il.


 


[1] D’après Torrell, OP, Initiation à saint Thomas d’Aquin, Fribourg, 1993

[2] Cité par Léon XIII dans sa Lettre encyclique Aeterni Patris du 4 août 1879.

[3] 15ème entretien (édition Gallimard) “Sur le sujet de la tendreté que l'on a sur soi‑même“.

[4] Saint François de Sales, Mgr Trochu, Paris, 1956, tome II, L’épiscopat, pages 553 à 560.

[5] Le livre de Bénigne Milletot sera mis à l'index le 3 juillet 1623. Nous ne citerons que pour mémoire, deux autres ouvrages favorables au « droit divin des rois », et qui seront eux‑mêmes condamnés par l’Église ; l'un de Guillaume Barclay, professeur de droit à Pont‑à‑Mousson : Traité de la Puissance du pape, savoir s'il a quelques droits sur les princes séculiers (Londres, 1607 ; Pont‑à‑Mousson, 1610) ; l'autre, d'Edmond Richer, syndic de la Faculté de théologie de Paris : De la puissance ecclésiastique et Politique (Paris, 1611).

[6] Oeuvres, t. XV, pp. 95‑96.

[7] Oeuvres, t. XV, pp. 95‑96.

[8] Oeuvres, t. XV p. 188.