ICRSP

 





Enregistrement du sermon.

Saint François de Sales

Gricigliano, le 29 janvier 2014

 

 

« Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram ; Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre. »[1]

 

 

Monsieur le Supérieur,

Messieurs les chanoines,

Messieurs les abbés,

Ma sœur,

Chers fidèles,

 

Il est une vertu qui charme tout le monde et qui ravit le cœur de Dieu comme le cœur des hommes, une vertu sans laquelle notre âme n’est jamais en paix, une vertu qui fait le bonheur des familles, et des familles religieuses également, une vertu avec laquelle les familles sont un paradis et sans elle une sorte d’enfer, une vertu qui, si elle était généralement pratiquée, ferait de la société une réunion de frères et d’amis dévoués. Cette vertu si bienfaisante, si puissante, si belle, vous l’avez déjà nommée, c’est la douceur.

Je me propose de vous parler aujourd’hui de cette vertu. C’est bien le cas, ce me semble car la douceur et saint François de Sales, saint François de Sales et la douceur sont tout un. En effet la douceur est la vertu qu’il a le plus enseignée et pratiquée, avec laquelle il s’est pour ainsi dire identifié. En parlant de cette vertu nous aurons donc le consolant avantage de l’avoir pour maître et pour modèle.

Généralement on se fait dans le monde une idée fausse de la douceur, et telle personne même pieuse qui croit posséder cette vertu en est souvent à cent lieues.

Voici une personne timide, qui ne se fâche jamais, parce qu’elle n’ose pas ; qui n’éprouve d’aversion pour rien, parce qu’elle n’aime rien ; qui n’impose jamais sa volonté, parce qu’on ne la contrarie jamais et qu’on va toujours au-devant de ses désirs. Le monde la citera comme un modèle de douceur mais il se trompe ; elle est seulement un modèle d’apathie et de nonchalance.

Voilà des parents, des supérieurs qui n’élèvent jamais la voix dans leur maison, mais qui laissent leurs enfants vivre à leur guise, et qui approuvent tout ce qu’ils font, même le mal. Ces parents, ces supérieurs ne sont pas doux, ils sont faibles.

C’est enfin une personne qui vous accueille avec les paroles les plus amicales, les plus mielleuses, parce qu’elle a besoin de vous, parce qu’elle a intérêt à capter votre confiance. C’est de la politesse affectée, de l’hypocrisie ; ce n’est pas de la douceur.

 

Voyez comme le monde se trompe ! Il appelle vertu ce qui est défaut et vice.

En quoi consiste donc la douceur véritable ? La douceur chrétienne est une vertu qui maintient l’âme calme et tranquille, en modérant les emportements de la colère, les caprices de l’humeur, et qui fait traiter le prochain avec indulgence et bonté.

 

Premièrement, nous disons que la douceur est une vertu, c’est-à-dire une habitude de force, une suite d’efforts de la volonté, et non pas une affaire d’humeur ou un effet du tempérament.

Saint François de Sales, d’après ceux qui l’ont connu, était d’un caractère vif, impatient, prompt à la colère et sentant très vivement les choses. Un jour qu’il avait été gravement insulté sans opposer un seul mot à toutes ces injures, son frère lui avait demandé s’il n’avait rien ressenti en lui-même, aucun mouvement d’indignation : « Ah ! répondit-il, je sentais la colère bouillonner dans mon cerveau comme l’eau dans un vase sur le feu. » Eh bien ! cet homme qui avait ce caractère-là, à force de vigilance, de combats et de victoires sur lui-même, à force, comme il le disait, « de prendre sa colère au collet, de la gourmander, de la fouler sous les pieds », vint à bout de maîtriser son caractère jusqu’à être un modèle de douceur incomparable.

 

Secondement, la vertu de douceur doit avoir pour fondement l’amour du prochain ; elle en est même la perfection, tellement que, si nous prenions ici une pierre précieuse pour comparaison, le diamant brut serait la charité envers le prochain et le diamant poli représenterait la douceur.

 

Troisièmement, elle doit être intérieure, c’est-à-dire dans le cœur ; car Dieu ne prescrit que des vertus sincères.

 

Quatrièmement, elle doit être aussi extérieure, c’est-à-dire manifestée au-dehors dans nos paroles, le ton de notre voix, l’air de notre visage et toutes nos manières.

Tous ces enseignements sont de notre cher saint François de Sales. Seulement il les donne sous une forme inimitable, dans des proverbes à son usage qui valent tout un traité sur la matière. Ainsi il avait souvent à la bouche ce proverbe : « Jamais sucre ne gâta les sauces, mais on les gâte souvent par trop de sel » ; et cet autre : « Aux bonnes salades il faut plus d’huile que de vinaigre » ; et cet autre encore : « On prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent barils de vinaigre ».

C’étaient bien là les caractères de sa douceur. « Ô mon Dieu, s’écriait saint Vincent de Paul, si Monseigneur de Genève est si bon, qu’il faut donc que Vous le soyez vous-même ! »

« Je ne pense pas, disait sainte Chantal, qu’on puisse exprimer par des paroles cette exquise douceur que Dieu avait répandue en son âme, en son visage, ses yeux et ses paroles. »

 

Cinquièmement enfin, la douceur doit être universelle, c’est-à-dire se montrer dans toutes les occasions et envers tout le monde, même nos ennemis.

 

Comme elle est belle, cette vertu ! comme elle doit être agréable Dieu ! Aussi pour nous engager à la pratiquer, Notre-Seigneur nous fait-Il les promesses les plus séduisantes, qui se réalisent même ici-bas, et par conséquent les plus capables de nous faire remporter des victoires sur nous-mêmes. Ces promesses, vous les avez entendues : je vous ai cité, dès le commencement, les paroles de l’évangile qui les renferment : « Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre. » Qu’est-ce à dire « qu’ils posséderont la terre ? » D’après saint François de Sales, cela signifie « qu’ils seront les maîtres des cœurs. »

1° Ils se posséderont d’abord eux-mêmes. Se posséder, être maître de soi, quelle belle et bonne chose ! Obéir à la raison, au lieu d’obéir à l’émotion qui trouble l’esprit, à l’impatience qui gâte tout, à la colère qui nous démonte et nous porte aux excès, encore une fois, quelle belle et bonne chose ! La possession de soi-même, telle est donc la première récompense de ceux qui seront doux.

2° Ils posséderont le cœur des autres. Quel est le meilleur moyen de s’emparer du cœur des autres hommes et de les posséder ? C’est de se faire aimer d’eux. Si quelqu’un vous aime, et vous aime sincèrement, il vous appartient : vous êtes son maître. Or pour se faire aimer, la première et la plus essentielle condition est de se montrer aimable. Mais qu’est-ce qui rend surtout aimable, sinon la douceur ? Jugez par tout le bien qu’a fait saint François de Sales du bien qu’on peut faire quand on est maître des cœurs. « L’esprit humain est ainsi fait, dit-il, il se cabre contre la rigueur : tout par douceur, rien par force ; la rudesse perd tout, aigrit les cœurs, engendre la haine ; et le bien qu’elle fait, elle le fait de si mauvaise grâce, qu’on ne lui en sait pas gré. »

 

3° En promettant à ceux qui sont doux la possession de la terre ou l’empire des cœurs, Notre-Seigneur promet de plus la possession du ciel, qui est la terre ou le séjour des vivants, comme la terre que nous habitons est la terre ou le séjour des condamnés à mort.

 

Voilà quelle sera la récompense de la douceur. N’est-elle pas assez grande, assez digne d’envie ? Vous la désirez tous, j’en suis sûr, et vous désirez aussi par là-même connaître les moyens d’acquérir la vertu à laquelle Dieu l’a promise.

Eh bien ! sachez que la vertu la plus douce est aussi la plus facile à acquérir. Il n’y faut que de la bonne volonté ; et certes, la bonne volonté ne vous manque pas chers séminaristes !

 

Le premier moyen pour acquérir la douceur, comme toutes les autres vertus, c’est de la demander à Dieu par la prière. « Sans moi vous ne pouvez rien faire de bien » a dit Notre-Seigneur. Mais ici il nous exaucera d’autant plus facilement qu’il nous presse de lui demander cette vertu : « Venez apprendre de moi, nous dit-Il, que je suis doux et humble de cœur. »

Le deuxième moyen, plus facile encore que le premier, c’est le silence ; garder le silence dès que l’émotion se fait sentir, avant que l’impatience ou la colère ne monte à la tête ; garder le silence tant que dure l’émotion. C’est ce que saint François de Sales appelle ramasser ses forces doucement et sérieusement, c’est-à-dire se rendre maître de soi.

Le troisième moyen, tout aussi facile que le premier et le deuxième, c’est l’examen de conscience. Examiner tous les jours où nous en sommes avec cette vertu de tous les jours ; et si nous avons manqué de douceur dans telle ou telle occasion, prendre la résolution de la pratiquer quand cette même occasion se présentera. Alors chers séminaristes, dans cet examen de conscience revoyez toute votre journée, les charges que vous avez à accomplir, les confrères que vous avez à rencontrer, les évènements, ceux qui sont prévisibles et donc devants Dieu, préparez-vous à exercer la douceur.

 

Tels sont les moyens employés par saint François de Sales et qui lui ont si bien réussi. Ils nous réussiront de même, soyez en sûrs, si nous y mettons de la persévérance. Et certes, le profit en vaut la peine. Quand nous ne parviendrions qu’au centième degré de la douceur de saint François de Sales, le résultat serait déjà admirable.

 

Écoutons-le encore :

« L’esprit de douceur est le véritable esprit des disciples de Jésus-Christ. Dieu n’est-il pas tout amour ? Dieu le Père est le père des miséricordes ; Dieu le Fils se nomme un agneau ; Dieu le Saint-Esprit se montra sous la forme d’une colombe, qui est la douceur même. S’il y avait quelque chose de meilleur que la bénignité, Jésus-Christ nous l’aurait dit, et cependant Il ne nous donne que deux leçons à apprendre de lui : la mansuétude et l’humilité de cœur »[2].

 

Ô grand saint, qui avez mérité l’honneur de nous servir de modèle après Notre-Seigneur Jésus-Christ, obtenez-nous, dans notre Institut, le désir de vous imiter et d’en prendre courageusement les moyens !

 

Ainsi soit-il.



[1] Mt. 5, 4.

[2] Hamon (abbé André-Jean), Vie de saint François de Sales, VII, 10.