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Sermon Saint-Michel

29 septembre 2013 – Gricigliano

Abbé François de Beaurepaire

 

 

« Un grand signe parut dans le ciel: une femme revêtue du soleil, qui avait la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte, et elle souffrait les douleurs de l'enfantement.[1] »

Dom de Monléon commente ces versets du 15ème chapitre de l’Apocalypse à la fois comme l’annonce de l’Incarnation et comme l’épreuve imposée aux anges :

« Dieu, après avoir créé les anges, soumit ceux-ci à une épreuve pour voir si leur amour était sincère ; épreuve qui consista, selon les meilleurs théologiens, à leur montrer la femme revêtue du soleil, c’est-à-dire le mystère de l’Incarnation. Les uns se soumirent aussitôt à tous les désirs de leur Créateur… »

Le premier d’entre eux est Saint Michel. L’imagine-t-on un seul instant se poser la question : « Accepter l’Incarnation ne va-t-il pas trop diminuer ma propre excellence ? et en conclure : oui, je servirai ! » ?

Non, en un instant, la réponse de Saint Michel a fusé : Qui suis-je pour me confronter aux décrets divins ?

A vrai dire, peu importe la proposition énoncée, S. Michel regarde d’emblée le sujet qui propose : Dieu. En un éclair, il voit son néant devant l’être insondable de Dieu. Lui, l’archange de lumière, le plus beau après Lucifer, resplendissait d’une beauté étincelante. Le Dieu Créateur en avait fait un être d’un degré éminent : son essence angélique possédait une perfection quasi-indépassable. Mais Saint Michel savait que sa beauté, que son existence même n’étaient rien devant Dieu, que sans Dieu, il n’avait même aucune raison d’être, car tout être n’existe que parce que Dieu le veut ainsi. Seul Dieu est l’Etre et existe par Lui-même, Personne n’est comme Dieu.

Dans cette épreuve, S. Michel adora la condescendance d’un Dieu qui concède la liberté de décision à sa créature. Dans un élan d’anéantissement total de lui-même, il se prosterna devant la Majesté suprême et s’écria « Qui est comme Dieu ? »

En cela, il est le modèle de notre foi, qui croit en tout ce que Dieu révèle pour le seul motif qu’il est Dieu, et qu’il ne peut ni se tromper, ni nous tromper.

 

Que l’on s’imagine un seul instant nos puissants modernes recevoir une telle proposition, et confier au jugement de leur conscience ce cas épineux : « Les droits de Dieu ne s’opposent-ils pas trop à mes droits personnels ? Ma liberté ne souffrira-t-elle pas trop de ma soumission à autrui ? Où commence donc l’obligation dans ce cas ? »

Qui est comme Dieu ? Saint Michel est un modèle pour notre vie spirituelle : il nous montre la folie de ces spéculations, comme si Dieu avait besoin que sa créature ratifie les libres décrets de sa volonté.

Saint François de Sales nous dévoile le piège de cette tentation fondamentale :

« Embrassez avec sincérité ses saintes volontés, quelles qu’elles soient, et ne pensez jamais avoir atteint à la pureté de cœur que vous lui devez donner ; regardez à ces fins, non le visage des choses que vous ferez, mais Celui qui vous le commande, qui tire sa gloire et notre perfection des choses les plus imparfaites, quand il lui plaît. [2] »

Et ailleurs :

« J’avais une si totale résignation en la conduite de la sainte Providence, que je n’ai rien dit en mon cœur, sinon : Oui, Père céleste, car tel est votre bon plaisir. Malgré mon âme et mon cœur, je veux ce que Dieu voudra, et je veux ce qui sera de son plus grand service, sans réserve ni de consolation sensible ni de consolation spirituelle ; et je prie Dieu que jamais il ne permette que je change de résolution. [3] »

 

Les « droits de Dieu » sont une façon moderne de voir Dieu, expression pratique, certes, mais trop réductrice. Comme si Dieu était un sujet de droit, avec toutes les limites qu’implique une telle notion. Dieu EST, cela suffit, Il Est et tient toute chose en sa dépendance. A ses créatures, il donne l’existence. La bonté des choses n’est que l’image de sa Bonté à Lui. C’est pourquoi plus une créature est belle et parfaite, plus il faut qu’elle se soumette en tout à son Créateur, à l’image de Judith dans son Cantique :

Adonai Domine, magnus,es tu, et proeclarus in virtute tua, et quem superare nemo potest. Tibi serviat omnis creatura tua…

Seigneur tout-puissant, vous êtes grand et magnifique dans votre puissance et nul ne peut vous surpasser. Que toutes vos créatures vous obéissent; car vous avez parlé; et elles ont été faites. Vous avez envoyé votre esprit, et elles ont été créées, et nul ne résiste à votre voix.[4]

 

Saint Michel s’est soumis, et demeure à jamais pour nous modèle d’humilité.

Mais l’Apocalypse nous révèle que tel ne fut pas le cas de tous les anges, comme la suite du chapitre 15ème nous l’apprend :

« Un autre signe parut encore dans le ciel : tout à coup on vit un grand dragon rouge ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes, sept diadèmes; de sa queue, il entraînait le tiers des étoiles du ciel, et il les jeta sur la terre. Puis le dragon se dressa devant la femme qui allait enfanter afin de dévorer son enfant, dès qu'elle l'aurait mis au monde. Or, elle donna le jour à un enfant mâle, qui doit gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer; et son enfant fût enlevé auprès de Dieu et auprès de son trône.[5] »

Dom de Monléon commente ainsi ce passage :

« Les autres anges se révoltèrent contre la perspective d’avoir à adorer un jour un Dieu fait homme. Les premiers, conduits par saint Michel, résistèrent vaillamment aux suggestions de Lucifer, tandis que celui-ci se jetant dans la rébellion perdait toute la splendeur dont Dieu l’avait revêtu. Devenu un monstre d’horreur, il réussit néanmoins à entraîner dans sa chute le tiers des étoiles, c’est-à-dire la troisième partie des esprits. »

Voici donc que se lève Lucifer, le plus beau des anges

« Humilier ainsi la beauté de mon front, abaisser ainsi la grandeur de ma nature, jamais ! Je monterai plutôt, j’irai m’asseoir à côté du Très-Haut, je deviendrai semblable à Lui.[6] » Ce disant, il pousse un cri qui va porter le trouble au sein des tribus angéliques : « Je ne servirai pas ! » [7]

Le plus grand blasphème de tous les temps vient d’être prononcé. L’honneur divin ainsi profané, l’instant suivant voit Saint Michel se relever de sa prosternation, et à cet orgueil vertigineux opposer son cri de foi et de soumission, sa devise, son nom : « Qui est comme Dieu ? »

Le champion de Dieu se mit à la tête des anges fidèles et chassa pour toujours du Paradis Lucifer et les anges séduits par sa rébellion.

 

Le Dieu de l’univers l’établit chef de la milice céleste, le Prince des anges, à la place de Lucifer. Il lui confia la garde de son peuple, pour mieux préparer la naissance de son Fils. Nous passerons sur ses nombreuses interventions dans l’ancien Testament, comme la victoire qu’il donna à Israël dans la grande guerre menée par les puissances de la Perse et de la Grèce. Je vous renvoie au chapitre 10ème du livre de Daniel.

 

Après son Incarnation, le Rédempteur lui confia naturellement la conduite de sa Sainte Eglise.

Saint Michel apparut à plusieurs reprises pour rappeler aux hommes les grands avantages qu’ils trouveraient à l’honorer.

 

Au 5ème siècle, au Mont Gargan, il désigna le lieu de son sanctuaire par des prodiges terribles. Nous en fêtons aujourd’hui la dédicace.

En 590, à Rome, la peste sévissait de la façon la plus terrible. Le Pape Saint Grégoire prit la tête d’une grande procession en l’honneur de la Mère de Dieu, au cours de laquelle les victimes continuaient pourtant à tomber. Arrivés près du Tibre, en face du Mausolée d’Hadrien, le saint Pontife redouble ses supplications. A l’instant, un ange apparaît au sommet du fort. Il tient à la main un glaive nu qu’il rentre dans le fourreau, comme pour annoncer que Dieu fait miséricorde. A partir de ce jour, la peste ne fit plus de victime.

En souvenir de ce prodige, le fort d’Hadrien et le pont qui lui fait face ont pris le nom de Pont et Château Saint-Ange. À l’endroit même de l’apparition, au sommet de la forteresse, une statue représente saint Michel tel qu’il apparut à la foule.[8]

 

En 708, S. Michel apparut en songe à l’évêque d’Avranches, S. Aubert, pour lui demander qu’on lui élève un oratoire au sommet d’une petite île perdue dans les sables mouvants, au bord de la côte. Il fallut que l’archange enfonce son doigt dans le crâne du pieux évêque pour celui-ci se décide à bâtir le Mont-Saint-Michel. Ce coin reculé de Normandie devait devenir le but d’un des plus grands pèlerinages de l’Occident.[9]

 

Par toutes ces manifestations, S. Michel a rappelé à l’Eglise qu’il est son protecteur attitré, et que chaque enfant de l’Eglise bénéficie de sa protection spéciale.

La liturgie voit souvent en lui l’Ange du sacrifice et de la prière, chargé de porter nos prières pour les offrir à Dieu.

     Saint Jean a vu « un Ange debout devant l’autel, avec un encensoir d’or à la main ; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est devant le trône, et la fumée des parfums composés des prières des saints s’élevant de la main de l’Ange, monta devant Dieu.[10] »

Et après la Consécration, c’est encore son intercession qui est invoquée par le prêtre, selon l’opinion commune :

    « Faites Seigneur, que cette offrande soit portée à votre autel sublime par les mains de votre saint Ange. »

Cet ange, c’est saint Michel, dit Bossuet.

 

On invoque également S. Michel auprès des mourants : il est l’ange de la Mort, du Jugement, il pèse les œuvres de chaque âme et prépare la sentence du Souverain Juge. Prions Saint Michel pour qu’il soit notre avocat, et non notre accusateur en cet instant terrible, et n’attendons pas d’avoir le crâne troué pour invoqué sa protection.

 

Le Souverain Pontife Léon XIII vit cette nécessité de confier la Sainte Eglise au grand archange en 1883, après qu’il eût la révélation des menaces qui planaient sur elle, en particulier venant de la franc-maçonnerie. Faisons nôtre cette prière qui est désormais récitée à la fin de chaque messe basse :

« Saint Michel Archange, défendez nous dans le combat, contre la malice et les embûches du démon. Que Dieu lui fasse sentir Son empire, nous vous en supplions et vous, Prince de la milice céleste, repoussez en enfer par la force divine Satan et les autres esprits mauvais, qui œuvrent dans le monde à la perte des âmes. »

 

Remettons notre âme entre les mains de la Reine des Anges, afin qu’elle daigne imprimer en nous les vertus de leur Prince : sa foi, sa piété, sa force, son humilité. Ainsi soit-il.

 

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.



[1] Apocalypse XII, 1-2

[2] Lettre à la Présidente Brûlart, (20 avril 1605)

[3] Lettre à la Mère de Chantal (mai 1621)

[4] Judith XVI, 16-17

[5] Apocalypse XII, 3-5

[6] Isaïe XIII, 14

[7] D’après « L’archange saint Michel » par le r.p. A.V., missionnaire du Mont-saint-Michel

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Apocalypse VIII, 3-5