ICRSP

 




Première Messe du chanoine Bonfils

Bourbon l’Archambault, 28 septembre 2013

 

Monseigneur,

Monsieur le Curé,

Messieurs les chanoines,

Messieurs les abbés,

Mes bien chers frères,

Et bien sûr cher Geoffroy,

 

« Non vos elegistis me, sed ego elegi vos, et posui vos ut eatis et fructum afferatis ; Ce n’est pas vous, dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est Moi, le Christ Jésus, qui vous ai choisi et vous ai institué pour que vous alliez et que vous portiez du fruit, et un fruit qui demeure. »

Voyez-vous, la vocation est une œuvre admirable de la grâce. Ce n’est pas seulement la grâce sanctifiante, c’est une grâce spéciale, distincte. La grâce sanctifiante, c’est cette charité, cette union qui établit un commerce merveilleux entre Dieu et ses créatures. Une des variétés de la grâce les plus admirables, c’est la grâce de la vocation, et surtout de la vocation à devenir un autre Christ dans le sacerdoce catholique. Plus la grâce est élevée, plus elle est gratuite, et moins la créature saurait y prétendre. En sorte que si vous trouvez déjà la gratuité dans la grâce sanctifiante, vous la trouverez bien plus dans la vocation. Votre vocation vient de l’amour très particulier de Dieu. Dieu ne peut être déterminé que par l’amour. Là où Dieu répand des libéralités plus hautes, plus abondantes, plus choisies, évidemment il y a plus d’amour. Vous avez la vocation parce que Dieu vous a aimé ; vous avez une vocation bien particulière parce que Dieu vous a aimé davantage. Pour vous la donner, il faut que Dieu, de toute éternité, vous ait aimé d’un amour que Lui seul peut dire. Pourquoi m’a-t-il tant aimé ? Pourquoi moi au lieu d’un autre ? Il a ses raisons, mais Lui seul les connaît ; la raison qu’Il nous révèle, c’est Son amour.

La vocation est une grâce complexe dans sa genèse : combien de concours de circonstances n’a-t-il pas fallu à Dieu pour faire éclore votre vocation dans votre propre cœur ! Combien de combats contre les obstacles extérieurs, peut-être aussi contre vous-mêmes, contre vos propres résistances !

Chacun d’entre vous, frères très chers, a une vocation à réaliser, chacun doit répondre à l’amour de Dieu, à son plan surnaturel sur chacune de nos âmes ; le saviez-vous ? Sinon la vie comme la mort seraient absurde. Je me souviens d’une sentence du Cardinal Siri, qu’il répétait souvent : « La vita senza la fede è un brutto scherzo ; la vie sans la foi est une mauvaise plaisanterie. »

Alors, cher monsieur le chanoine, vous serez celui qui témoignera de ces vérités aux âmes que la Providence vous confiera, vous qui avez été comblé par le sacerdoce catholique.

C’est avec une bien vive, bien douce et bien légitime émotion que vous avez salué l’aurore de ce grand jour, et il me semble que, durant ces années de préparation à Gricigliano, l’Ange préposé à votre garde est venu bien souvent frapper à la porte de votre cœur pour vous dire : « Tenez-vous prêt, voici bientôt le jour que le Seigneur a fait pour vous. »

« Hæc dies quam fecit Dominus. » Et vous, dans un transport d’admiration, vous répondiez : « Quoi ! déjà, après-demain ; demain ; aujourd’hui ; dans quelques heures, pour la première fois je monterai à l’autel de Dieu, introibo ad altare Dei, du Dieu qui réjouit ma jeunesse, ad Deum qui lætificat juventutem meam. Quoi ! encore quelques heures et ma parole toute-puissante enfantera le Sauveur, et mes mains embaumées de l’onction sainte lui serviront de berceau, et mes lèvres tremblantes s’approcheront du calice et s’empourpreront du sang du divin Agneau immolé ! Qui suis-je, ô Seigneur Dieu. quis ego sum, Domine Deus, qui suis-je pour m’avoir amené à un tel degré de gloire et d’honneur, quia adduxisti me huc usque ? » Et, tour à tour, des sentiments d’étonnement et de joie, de confusion et d’amour, se succédaient et se pressaient dans votre cœur débordant d’émotion.

Comblé, vous ai-je dis, gratuitement. Dieu, et sans aucun mérite de votre part, vous a choisi, façonné encore gratuitement par Sa grâce en prévision de ce grand jour !

C’est aujourd’hui, c’est maintenant votre première messe ; car vous voilà devenu prêtre, « ecce sacerdos factus es », et pour l’éternité, « in æternum ». En ce moment vous pouvez, sinon avec autant d’amour, du moins avec autant de vérité, vous écrier avec Marie : « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille d’allégresse en Dieu mon Sauveur, car il a daigné jeter un regard sur son humble serviteur, et dès lors tous les miens, et mon père, et ma mère et mes proches, et mes amis me nommeront bienheureux. Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses. »

Oui, le Seigneur a fait en vous de grandes choses, quand Il vous a tiré du néant pour vous former à Son image ; quand, par le baptême, Il vous a créé temple vivant de son Esprit ; quand Il vous a lavé tant de fois dans la piscine salutaire qui purifie l’âme en lui rendant le bel éclat de l’innocence que lui avait fait perdre le péché ; quand Il vous a divinisé, pour ainsi dire en vous incorporant par l’Eucharistie à la propre chair de son Fils. Il a fait gratuitement en vous de grandes choses quand il vous a donné cette inspiration de laquelle devait naître votre vocation. Puis, quand il vous séparait du monde pour vous façonner à Gricigliano, à l’ombre du sanctuaire, par les mains de ses ministres, à la science, à la piété et à la pratique des vertus ; quand, au sous-diaconat, Il vous inspirait le généreux dessein de vivre comme un ange dans un corps mortel.

Mais c’est surtout le 4 juillet dernier qu’Il a fait en vous de grandes choses, quand par l’onction sacrée et par l’infusion du Saint-Esprit, Il imprimait dans votre âme le caractère ineffaçable de son sacerdoce, et vous revêtait de pouvoirs divins qui effraient et confondent la raison humaine. Et maintenant contemplez, contemplons les « magnalia Dei ; les merveilles de Dieu » dans le prêtre, dues à la gratuité des dons divins.

Quelle puissance en effet de consacrer le Corps et le Sang de Jésus-Christ !

Il était grand le premier homme qui, établi roi de la nature entière, commandait à tous les habitants de son vaste domaine et en était docilement obéi.

Grand, Moïse, qui, d’un seul mot séparait les eaux de la mer, et entre leurs masses suspendues faisait passer à pied sec un peuple tout entier.

Grand, Josué, qui disait au soleil : « Arrête-toi ! » et le soleil obéissait à sa voix.

Grands, ces conquérants qui commandent à de nombreuses armées et font trembler le monde au seul bruit de leur nom.

Eh bien ! mes frères, il est un homme plus grand encore, un homme qui tous les jours, quand il lui plaît, ouvre les portes du ciel et s’adressant au Fils de l’Eternel lui dit : « Descendez de votre trône, venez ! » Et docile à la voix de cet homme, le Verbe de Dieu s’incarne entre ses mains ; et cet homme pourra Lui dire après son Père : « Vous êtes mon fils, aujourd’hui je vous ai engendré pour être ma victime » ; et Il se laisse immoler par cet homme, placer où il veut, donner à qui il veut. Rappelez-vous les paroles du Curé d’Ars : « Je Le mets là et Il reste là ; je Le mets ici et Il reste ici ».

Cet homme, c’est le prêtre, c’est vous désormais : « Ecce sacerdos factus es ». Au commencement, Dieu dit : « Que la lumière soit ! » et la lumière fut. Dans la prière sacrée du sacrifice, vous allez dire : « Ceci est mon corps », et toutes les merveilles des six jours seront surpassées. La parole de Dieu suscite la création, la vôtre le Créateur.

La première évoque les substances naturelles, la seconde un miracle plus grand que toute la nature : son adorable auteur, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

L’une marque la naissance du monde, l’autre la naissance de Dieu. Honneur aux mains du prêtre : elles sont le berceau du Sauveur à sa naissance sur l’autel ; son pavois quand il s’élève dans l’ostensoir pour courber la tête des multitudes ; son lit d’honneur quand il passe d’un lieu à l’autre de cette terre.

Et quel pouvoir encore que celui de remettre les péchés et de les retenir ! Voulez-vous en mesurer la grandeur ? Montez au suprême degré de la grandeur terrestre, au trône des rois ou des puissants de ce monde. Si vous étiez un des leurs, votre juridiction expirerait aux frontières d’un empire ; prêtre, votre pouvoir s’étend jusqu’aux portes de l’enfer.

Gravissez un degré supérieur, celui des hiérarchies célestes. Si vous étiez un archange, vous garderiez des âmes ou des royaumes, mais vous n’enlèveriez pas un seul péché au monde. Aussi, quand le prophète exalte l’élévation du chrétien par ces mots : « Minuisti eum paulo minus ab angelis, vous l’avez mis presque au niveau des anges », ce n’est pas assez pour exprimer la vôtre. Vous n’êtes pas un peu au-dessous des chérubins et des séraphins dans le gouvernement du monde ; vous êtes bien au-dessus, car ils ne sont que les serviteurs de Dieu, tandis que vous êtes son coadjuteur : « Dei adjutores sumus ».

Faites une troisième ascension. Nous voici sur les hauteurs habitées par la Mère de Dieu.

Sans doute, elle a plus de crédit que vous, mais elle a moins d’autorité. Sans doute, elle accorde des grâces, mais elle ne donne point l’absolution.

Sans doute, elle possède la suprématie d’honneur et d’intercession ; mais vous, prêtre, celle du pouvoir des clefs, de telle sorte que vous pourriez lui dire comme saint Bernard en baisant ses pieds avec confusion : « Excusez l’orgueil de ma foi, ô Mère. Je ne vous rabaisse pas en me plaçant même au-dessus de vous. »

Enfin, arrivons au sommet de la grandeur infinie, au rang de Dieu lui-même : qui pourrait occuper ce faîte glorieux ? Qui sit Deus ? » Voyez-vous, mes frères, ce jeune homme de vingt-six ans qui, dans quelque temps, traversera le sanctuaire pour se rendre auprès des pécheurs qui l’attendent. Si Notre-Seigneur Jésus-Christ descendait dans un confessionnal, il dirait : « Je vous absous ». Ce jeune prêtre va dire avec la même vérité : « Je vous absous ». Or, c’est là un acte de la toute-puissance.

 

Il est plus grand, dit saint Augustin, que la création du ciel et de la terre car il est la formation de Dieu dans une âme.

Voilà la splendeur des dons gratuits de Dieu, que cela est beau, que cela est grand, heureux ceux qui ont les yeux de la foi pour voir une telle réalité.

Un jour, le Seigneur disait à Job : « As-tu un bras comme celui de Jéhovah, et une voix semblable à la mienne ? » Ah ! je connais un bras souverain comme celui du Seigneur et une voix puissante comme la sienne : c’est le bras du prêtre qui s’étend sur la tête du pécheur et qui le ressuscite ; c’est la voix du prêtre qui prononce une parole et qui produit la vie ou la mort dans une âme. Et ce prêtre, c’est vous : « ecce sacerdos factus es ! » Maintenant, je comprends pourquoi le saint roi Boleslas de Pologne refusait de s’asseoir en présence des prêtres, pourquoi le grand Constantin à Nicée se contentait d’une place plus modeste à leurs côtés, pourquoi saint Cyprien se cachait à l’approche de son ordination, saint Athanase prenait la fuite, saint Grégoire se déguisait pour y échapper ; pourquoi saint François d’Assise fut pris de tels vertiges à la seule hauteur du diaconat qu’il ne put jamais monter jusqu’au sacerdoce !

Est-ce tout, monsieur le chanoine, oh non ! Les dons de Dieu sont incommensurables. Je n’ai fait que soulever un coin du voile qui dérobe à nos yeux mortels les grandeurs et la sublimité du sacerdoce catholique. Et cependant les quelques mots que je viens de balbutier suffisent pour justifier cette parole : « Fecit mihi magna qui potens est ». Le Tout-Puissant a fait en vous de grandes choses ; mais hâtez-vous d’ajouter qu’Il les a faites Lui tout seul, qu’elles sont l’ouvrage de Sa bonté toute gratuite et de Sa souveraine puissance ; que de votre part, vous n’y avez apporté que votre néant et vos misères, votre indignité et même vos péchés. Rappelez-vous les paroles de Notre-Seigneur à la Samaritaine : « Si scires donum Dei ; ah ! si vous saviez le prix des dons de Dieu », et il n’y en a pas de plus grand que celui du sacerdoce catholique dont vous avez été investi.

 

Confessons, vous et moi, qu’il n’y a que Lui de saint, « et sanctum nomen ejus », et que pour nous, au lieu de mériter Ses bienfaits, nous ne serions dignes que de Ses châtiments, s’il voulait user à notre égard des droits de sa justice.

Malheur à nous, prêtres ! Oui, malheur à nos vertus mêmes, si nous osions nous en attribuer quelque chose ! Je voudrais mieux n’avoir jamais part aux dons du Seigneur que de Lui en disputer la gloire après les avoir reçus.

Nous transportons des trésors, nous prêtres, oui, mais dans des vases d’argile !

Nous l’avons dit, ces trésors sont des dons surnaturels. Alors sachons les fortifier par une vie toute surnaturelle.

·         Par une célébration toujours plus soignée, toujours plus sainte de la Messe,

·         par l’officium divinum, le bréviaire, qui vous fera revivre tous les mystères de notre Jésus très adorable,

·         par la récitation quotidienne de votre chapelet, qui vous unira à Marie, Mère du sacerdoce catholique,

·         par la générosité, car vous serez généreux : ne comptons jamais dans les affaires de Dieu, Il a tout donné, donnons tout !

 

Gravons dans notre esprit les menaces dont le reste du cantique de Marie est rempli contre les superbes, contre ceux qui sont riches à leurs propres yeux, et qui mettent leur confiance en leurs propres forces. Le bras du Tout-Puissant les brise, les dépouille, les renverse du trône d’orgueil où ils s’étaient assis : « dispersit superbos, deposuit potentes de sede ».

Toutes Ses miséricordes, au contraire, sont pour les âmes humbles qui Le craignent, pour les petits qu’Il Se plaît à relever de la poussière, et pour les pauvres qu’Il comble de Ses largesses : « esurientes implevit bonis, exaltavit humiles ». Le monde ne peut comprendre !

 

Mais je ne veux pas retarder plus longtemps votre bonheur. Montez à l’autel où vous accompagnent nos sympathies, nos vœux et nos prières.

 

Incapable jusqu’ici de remercier votre souverain Bienfaiteur, vous vous disiez dans le secret de votre cœur : « Que vous rendrai-je, ô mon Dieu, pour tous les bienfaits dont vous m’avez comblé ? Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi ? » Maintenant vous pouvez dire avec le Psalmiste : « Je vais prendre l’Hostie eucharistique, le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Dieu des miséricordes qui a daigné me couronner de tant d’honneurs. Calicem salitutaris accipiam, et nomen Domini invocabo »

Allez donc immoler l’Agneau divin, et la Trinité sainte sera glorifiée, les anges réjouis, l’Église édifiée, les vivants nourris, les morts délivrés.

En jetant vos regards pleins d’amour sur cette auguste Victime, en la tenant entre vos mains, priez-La de répandre sur votre parenté, sur votre père et votre mère tendrement aimés, sur vos frères et sœurs, sur vos bienfaitrices et bienfaiteurs qui ont prié et prient pour vous, sur nous tous, quelques gouttes de Son Sang précieux, pour nous faire persévérer dans le bien et humblement reconnaître tous les jours les bienfaits de Dieu sur nous, en nous, autour de nous, afin que tous nous puissions célébrer au ciel la mémoire de ce grand et heureux jour.

Ainsi soit-il.