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Sermon du R. Père de Lillers m.b. pour la fête de Saint Joseph.

            S. Joseph ne paraît dans l'Évangile qu'avec son silence. Un pieux auteur l'a noté en intitulant un livre de profonde spiritualité : « Trente visites à Joseph le silencieux ».[1] Ce saint Patriarche est complètement oublié par la première catéchèse, en sorte qu'il est absent de l'évangile de S. Marc. Quant aux contemporains du Seigneur, ils ne lui prêtaient attention que pour désigner Jésus comme « le fils de Joseph » selon l'usage du temps. Et pour eux, c'était quelqu'un de parfaitement insignifiant : « N'est-ce point là, disaient-ils du Sauveur, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? »[2] ; « N'est-ce pas là le fils du charpentier ? Est-ce que sa mère ne s'appelle pas Marie, et ses frères, Jacques, et Joseph, et Simon, et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? D'où lui vient donc tout cela ? ».[3] Certes, les évangiles de l'enfance on levé légèrement le voile qui le dissimule à notre dévotion ; mais ils sont si discrets, comme lui-même le fut, qu'ils les faut bien scruter pour saisir sa vraie personnalité. On en a la preuve dans les évangiles apocryphes de l'enfance. La virginité perpétuelle de Notre-Dame étant au-dessus de tout soupçon pour les premières générations chrétiennes – comme pour tout cœur catholique –, il fallait expliquer l'existence des frères et des sœurs de Jésus dont nous parlent les évangiles canoniques, à des fidèles pour qui, en opposition à l'impureté du paganisme, la virginité était devenue le grand attrait spirituel.[4] Du coup, ce saint Patriarche est présenté comme un veuf, père de six enfants quand il épouse Marie, âgée alors seulement de douze ans, ce qui fut sans doute à peu près son âge à elle. D'après L'histoire de Joseph le charpentier à laquelle je me réfère ici, il aurait vécu jusqu'à cent-onze ans et serait mort entre les bras de NS et de ND. Oh! Tout cela se veut à son honneur, mais ne pouvait que le laisser largement méconnu en un temps où le mariage était facilement frappé de discrédit dans les milieux se piquant de vie spirituelle : ce contre quoi les Pères durent lutter.[5] Peu à peu, cependant, la méditation de l'Église s'est portée à insérer toujours davantage le « kérygme » évangélique dans ses préparations vétérotestamentaires. Du coup, comme nous allons le montrer, la figure de S. Joseph s'est révélée avec sa stature propre, en même temps qu'a cru, dans le cœur des fidèles, la conscience de la puissance de son intercession auprès de Dieu. Au fond, c'est plus particulièrement la dévotion médiévale envers le Christ et sa Mère qui a peu à peu levé le voile qui dissimulait aux fidèles la figure de celui qu'on appelait, sans trop de réflexion et par décalque d'une expression de S. Luc, le père putatif du Seigneur : « Et putabatur filius Joseph ».[6] C'est au XVème siècle seulement que sa fête fut fixée au 19 mars, et elle dut attendre le XVIIème pour être étendue à l'Église universelle en tant que fête d'obligation. Pie IX devait proclamer S. Joseph Patron de l'Église universelle et Jean XXIII introduire sa mention dans le Canon Romain.

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            A l'origine de ce cheminement théologique et spirituel de l'Église vers une prise de conscience plus exacte des grandeurs de S. Joseph, je placerai volontiers S. Bernard, tandis qu'un S. Bonaventure, par exemple, se situerait plutôt en retrait. S. Bernardin de Sienne m'en donne la raison dans son premier sermon sur S. Joseph : « Lorsque la bonté divine, nous dit-il, choisit quelqu'un pour l'honorer d'une grâce singulière ou l'élever à un état sublime, toujours elle accorde à cet élu tous les dons qui sont nécessaires à sa personne et à l'accomplissement de sa mission, et elle l'orne libéralement de ces dons ».[7] Or c'est le Doctor Mellifluus qui a su distinguer avec précision la grandeur de la mission dévolue par la divine Providence à S. Joseph en l'intégrant dans l'économie divine de notre Salut telle que nous pouvons la lire déjà dans l'Ancien Testament. Et cela en comparant son rôle providentiel avec celui de son homonyme, le saint patriarche Joseph, auquel il fut donné d'être le père nourricier du Peuple Élu que Dieu n'hésite pas à appeler son fils.[8] :

« Si ce Joseph, proclame-t-il, vendu par l'envie de ses frères et conduit en Égypte, préfigura le Christ qui devait être vendu lui-aussi, S. Joseph, fuyant la haine d'Hérode, porta le Christ en Égypte. Le premier, pour demeurer fidèle à son maître, refusa de consentir à la passion de la maîtresse de maison ; le second, voyant que sa Dame, Mère de son Seigneur, était vierge, garda la continence lui aussi et se montra son fidèle gardien. A l'un fut donné l'intelligence des songes mystérieux ; à l'autre il a été accordé d'être le confident des mystères célestes et d'y coopérer pour sa part. L'un a mis du blé en réserve, non pour lui, mais pour tout un peuple ; l'autre a reçu la garde du pain du Ciel, tant pour lui que pour le monde entier. On ne peut douter que ce joseph à qui fut fiancée la mère du Sauveur, n'ait été un homme bon et fidèle. C'est, dis-je, le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi pour être le consolateur de sa mère, le nourricier de son enfance, enfin le seul et très digne coopérateur ici-bas de l'accomplissement de son grand dessein ».[9] Comme en écho à ces lignes, que nous avons au bréviaire pour ce jour, S. Bernardin nous dit de S. Joseph : « Il est comme la clef de l'Ancien Testament, car c'est en lui que le mérite des Patriarches et des Prophètes a atteint le terme de ses espérances. Seul il possède réellement ce que la bonté divine promit à ces justes des temps anciens. Il est donc figuré avec raison par ce Patriarche Joseph qui conserva le froment aux peuples. Cependant il le surpasse, car il a fait plus que fournir aux Égyptiens le pain de la vie matérielle ; en nourrissant Jésus avec un soin très vigilant, il a procuré à tous les élus le pain du Ciel qui donne la vie céleste ».[10]

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            Le père nourricier de l'Égypte, mais plus encore du Peuple Élu de Dieu, que Dieu, comme je l'ai déjà remarqué, n'hésite pas à appeler son fils, est donc la préfiguration de S. Joseph, père nourricier du Verbe de Dieu fait homme. Mais le développement de S. Bernard me porte à considérer en lui une excellence particulière qui l'a prédisposé à sa mission providentielle. S. Ambroise remarque que les saints Patriarches ont brillé chacun par une vertu spécifique, et le Patriarche Joseph, par la chasteté. Et il ajoute : « Que le saint Patriarche Joseph nous soit donc proposé comme un miroir de chasteté. La pudeur brille dans ses mœurs et dans ses actes, ainsi que l'éclat d'une certaine grâce qui est la compagne de la pureté ».[11] Que ne pas dire de ce point de vue de celui dont le Patriarche Joseph fut la figure, même si cela va à l'encontre des évangiles apocryphes qui ont déformé sur ce point le portrait spirituel authentique du père nourricier du Sauveur! Mais pour restituer la chasteté de S. Joseph dans ses vraies dimensions, il faut prendre sur soi de considérer attentivement les évangiles véritablement inspirés.

            Les traductions courantes de l'évangile de l'Annonciation disent de Notre-Dame qu'elle était alors la fiancée de Joseph, et la Bible de Jérusalem suit le mouvement général. Or il faut affirmer humblement, quoi qu'il en soit du grec,[12] que c'est objectivement un contresens. Dans le Peuple d'Israël, le mariage légal s'accomplissait au moyen de deux formalités successives. La première, plus habituellement appelée qiddushin, « n'était pas comme chez nous aujourd'hui la simple promesse de mariage, mais le parfait contrat légal, autrement dit le véritable matrimonium ratum », note Mgr Ricciotti.[13] La seconde formalité n'ajoutait rien au mariage comme contrat, mais officialisait la cohabitation des deux époux qui était initiée par la cérémonie de l'introduction solennelle de l'épouse dans la maison de son mari, cérémonie qu'on appelait le nissu'in (on avait alors lematrimonium consummatum). Ainsi, lors de l'Annonciation, S. Joseph et Notre-Dame étaient bel et bien déjà mariés ; et c'est pourquoi « parce qu'il était juste », il dut envisager de la répudier secrètement afin de ne pas enfreindre la Loi de Moïse.[14] Notre-Dame devait alors entrer tout juste dans l'adolescence ; lui, selon l'usage du temps, ne dépassait guère 25 ans. Comme il était juste à la mesure des Pères du Peuple Élu, S. Joseph s'était marié dans sa parenté, pieux usage conservé dans les milieux observants ainsi que le montre le Rouleau du Temple retrouvé dans les grottes de Qumran.[15] Concrètement, il était donc le grand cousin que les adolescentes admirent instinctivement ; qui, très proche de Notre-Dame, avait accueilli la confidence de son désir de virginité consacrée à Dieu, et auquel l'Esprit de Dieu avait inspiré d'y correspondre par un désir semblable. Cela se conclut immédiatement de la réponse de la jeune épouse à l'Archange Gabriel, car « ne pas vouloir connaître d'homme » signifiait bel et bien dans la mentalité sémitique, le propos de demeurer vierge, propos que S. Joseph ne pouvait ignorer ; propos qui explique son attitude avant qu'un ange soit venu rassurer ses scrupules. Le mariage de S. Joseph et de Notre-Dame fut donc un mariage pleinement conclu, et en même temps l'union de deux propos de virginité ; union inspirée par Dieu et qui, par l'opération de l'Esprit-Saint, eut miraculeusement le fruit normal attendu de tout mariage, fruit qui ne fut rien de moins que le Fils unique de Dieu incarné : « Rempli d'une pureté sans égale, heureux Joseph, chantent les Ménées des Grecs, tu méritas de recevoir pour épouse celle qui est pure et immaculée entre les femmes ; tu fus le gardien de cette Vierge lorsqu'elle mérita de devenir le tabernacle du Créateur ». C'est pourquoi plusieurs théologiens ont pensé devoir appeler S. Joseph, non plus du terme peu élégant de père putatif du Sauveur, non plus de celui exact mais insuffisant de père nourricier, mais du nom de père virginal,[16] et Jean-Paul II, dans Redemptoris custos, après une réflexion approfondie sur le thème de leur incomparable mariage, remarque à son propos qu'il est l'union de deux amours « qui représentent ensemble le mystère de l'Église, vierge et épouse, dont le mariage de Marie et de Joseph est le symbole ».[17] Dans un sens moins profond que pour Notre-Dame, mais réel tout de même, la virginité de S. Joseph a donc été au principe de l'Incarnation du Sauveur. Combien nous sommes loin de ce vieillard veuf et père de nombreux enfants, légende à laquelle croyait encore un S.Bonaventure !

            Ce point est d'une grande importance pour notre vie spirituelle. Nous y voyons que le chaste mariage et la virginité consacrée font bon ménage pour la construction de la Cité Éternelle, comme le remarque tout de suite après Jean-Paul II. Nous prenons meilleure conscience du rôle de S. Joseph pour la protection de la virginité de Notre-Dame et, conjointement, de son rôle vis à vis de la descendance spirituelle issue de son union virginale avec Notre-Dame, descendance que constituent tout spécialement ceux et celles qui, à la suite du Sauveur, de sa Mère, mais aussi de lui-même, s'engagent dans la voie de la virginité consacrée. Il est ainsi un père et un modèle pour les religieux et religieuses (c'est ce qu'avait bien compris Ste Thérèse d'Avila), mais aussi pour tous ceux qui, à l'imitation du Sauveur et pour devenir plus particulièrement associés à son sacerdoce, se préparent à embrasser le célibat pour le royaume des cieux.

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            Confions donc à S. Joseph notre pureté d'âme et de corps et notre propos de vie apostolique ; demandons-lui de nous soutenir dans les difficultés que nous rencontrons sur le chemin qui nous mène à l'accomplissement de ce que nous ressentons comme un appel divin ; et d'aider, dans les difficultés pratiques qu'il rencontre de nos jours, notre propos de virginité chrétienne, ainsi que l'Institut et tous les instituts qui ont pour but lui permettre de trouver le cadre adapté à son plein épanouissement. Vous connaissez tous la prière indulgenciée par Pie XI et que récitait Ste Thérèse de l'Enfant-Jésus[18] : « S. Joseph, père et protecteur des vierges, gardien fidèle à qui Dieu confia Jésus, L'innocence même, et Marie la Vierge des vierges, je vous en supplie et vous en conjure par Jésus et Marie, ce double dépôt qui vous fut si cher, faites que, préservé de toute souillure, pur d'esprit et de cœur, et chaste de corps, je serve constamment Jésus et Marie dans une pureté parfaite ».

Qu'il en soit ainsi. Amen.


[1]    Repris au moins en partie dans la collection du Laurier sous le titre : « Les silences de S. Joseph ». L'auteur en est le Père Gasnier o.p.

[2]    Jn.6,42 (cf. Lc;4,22).

[3]    Mt.13,55s.

[4]    Encore de nos jours, au Liban, les frères et les sœurs ne désignent pas les frères et sœurs au sens strict mais, selon l'usage des pays bibliques, les proches parents, tout simplement. Sur cette question et contre les allégations d'un Duquesne, par exemple, voir : Paul-Laurent Carle, op,Les quatre frères de Jésus et la maternité virginale de Marie (L'Emmanuel, 2004).

[5]    Ainsi S. Augustin dans le De nuptiis et concupiscentia qui traite en particulier du mariage de S. Joseph et de N.D.

[6]    Lc.3,23.

[7]    Fête du patronage de S. Joseph, homélie du second nocturne de Matines,

[8]    Ex.4,22 ; Os.11,1.

[9]    Deuxième sermon Super missus est ; second nocturne du 19 mars.

[10]  Suite du même sermon.

[11]  Sermon du second nocturne du troisième dimanche de carême.

[12]  Le traducteur de la Bible de Jérusalem est le chanoine Osty. La Vulgate, quant à elle, traduit avec autrement plus d'à propos : « Ad virginemdesponsatam viro ».

[13]  Vie de Jésus-Christ, n°231. Voir pour tout ce développement la suite de cet ouvrage. Autre référence : Edouard Lipinski, Mariage, dans leDictionnaire encyclopédique de la Bible (Brépols 1987)

[14]  Dt.24,1-3 ; Mt.5,31 ; 19,7 ; Mc.10,4.

[15]  Gn.24, 3s ; 28, 1s. Rouleau du Temple, 57,15-19. Je cite le passage du Rouleau d'après Lipinski, op. cit. C'est à propos du roi messianique : « Il ne prendra pas de femme d'entre toutes les filles des nations, mais c'est uniquement dans la maison de son père qu'il se prendre une femme, du clan de son père... ».

[16]  D-J. Lallement : Mystère de la paternité de S. Joseph ; RP Joseph de Ste Marie : S. Joseph dans le plan divin ; etc.

[17]  N°20.

[18]  Manuscrits autobiographiques, Manuscrit A, Folio 57 V° (Éditions du Cerf en un volume, p.165).