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SERMONS

Les références sont celles de l’Edition d’Annecy

 

Pour la veille de Noël, 24 décembre 1620, Tome IX, Sermon XLI, page 447

         « Considérez, je vous prie, ce petit nouveau né dans la crèche de Bethlehem, écoutez ce qu'il vous dit, regardez l'exemple qu'il vous donne. Il a choisi les choses les plus âpres et douloureuses qui se puissent imaginer pour le temps de sa Nativité. O Dieu, qui pourrait demeurer auprès de cette crèche tout le long de cette octave, il se fondrait d'amour, voyant ce petit Enfant en si pauvre lieu, pleurer et trembler de froid. Oh, avec quelle révérence la glorieuse Vierge votre Mère allait regardant ce cœur qu’elle voyait tout palpitant d'amour dans sa poitrine sacrée, comme elle allait essuyant ces douces larmes qui coulaient si suavement des doux yeux de ce béni Poupon ! Comme elle courait à la suave odeur de ses vertus.

« Voila donc ce Dieu incarné. O que c'est une belle chose à considérer que le mystère très haut et très profond de l'Incarnation de notre Sauveur! (...) Ce mystère est si haut et si profond que nous n'y entendons rien ; tout ce que nous en savons et connaissons est extrêmement beau, mais nous croyons que ce que nous ne comprenons pas l'est encore davantage. Enfin nous le saurons un jour là-haut, où nous célèbrerons avec un contentement incomparable cette grande fête de Noël, c'est-à-dire de l'Incarnation ; là nous verrons clairement tout ce qui s'est passé en ce mystère, et bénirons sans fin Celui qui étant si haut s'est tant abaissé pour nous exalter (Phil. 2, 6-7 ; Hb 2,9). Dieu nous en fasse la grâce. »

Pour la veille de Noël, 24 décembre 1613, Tome IX, Sermon I, pages 1 à 15

            « O que c’est un mystère grandement suave que celui de la très sainte Nativité de Notre-Seigneur ! Tous et un chacun y peut rencontrer un grand sujet de consolation ; mais plus ceux qui seront mieux préparés et qui auront, à l’imitation de ces bergers, bien veillé sur leur troupeau (Lc, II, 8). Hélas, nous étions indignes de savoir comme quoi nous les devions bien conduire et ranger, mais Notre Seigneur, comme bon Pasteur (Jn., XX, 11, 14) et berger très aimable de nos âmes, qui sont ses brebis pour lesquelles il a tant fait, vient nous enseigner lui-même ce que nous devons faire. O que nous serons heureux si nous l’imitons fidèlement et si nous suivons l’exemple qu’il nous vient donner. Mais qu’est-ce qu’il fait, ce très doux Enfant ? Regardez-le couché dedans la crèche : Vous le trouverez, disent les Anges, emmailloté dans des langes. Hélas, il n'avait point besoin d’être ainsi bandé. Certes, l’on a accoutumé d’emmailloter les enfants parce qu’étant encore tendres, s’ils n’étaient bandés et serrés il y aurait danger qu’ils ne prissent quelque mauvais détour et par ce moyen fussent rendus contrefaits. On les bande encore afin qu’ils ne viennent à se gâter les yeux ou le visage, ayants la liberté d’y porter les mains pour se frotter quand ils voudraient, n’ayants pas l’usage de la raison pour s’en abstenir ainsi qu’il serait requis. Mais Notre-Seigneur, qu’y avait-il à craindre pour son regard, vu qu’il avait l’usage de raison dès l’instant de sa conception ? Il ne pouvait prendre nul détour, lui qui est la droiture même. O Dieu, quelle bonté de cet aimable Sauveur ! Il s’est soumis à faire tout ce que font les autres enfants, pour ne paraître autre chose qu’un pauvre petit poupon, sujet à la nécessité et loi de l’enfance. Il pleure vraiment, mais ce n’est point de tendreté sur lui-même, ce n’est point par amertume de cœur, mais tout simplement pour se conformer aux autres enfants (Cf. Sg., VII, 3).  

        « Voyez de grâce ce très doux Enfant lequel se laisse tellement gouverner et conduire par sa très bénite Mère qu’il semble véritablement qu’il ne puisse en façon quelconque faire autrement ; ce n’est pour autre sujet, mes chères âmes, sinon pour nous montrer ce que nous devons faire, principalement les Religieuses qui ont voué leur obéissance. Hélas, Notre-Seigneur ne pouvait pas mésuser de sa volonté ni de sa liberté ; néanmoins il a voulu que tout fût caché sous les maillots, et la science et la sapience (Col., II, 3) éternelle, avec tout ce qu’il avait en tant que Dieu, égal à son Père, comme l’usage de raison, le pouvoir de parler et bref tout ce qu’il devait faire ayant atteint l’âge de trente ans. Tout sans réserve fut clos et caché sous le voile de la sainte obéissance qu’il portait à son Père, qui l’obligeait à n’être en rien dissemblable aux autres enfants, ainsi que dit saint Paul (Heb., II, 17), qu’il a été en tout semblable à ses frères. 

« Qu’avons-nous de plus à dire sinon que le mystère de la Nativité de Notre Seigneur est un mystère de la Visitation ? Comme la très sainte Vierge alla visiter sa cousine sainte Elisabeth, de même il nous faut aller fort souvent le long de cette octave visiter le divin Poupon couché dans la crèche, et là nous apprendrons de ce souverain Pasteur des bergers à conduire, gouverner et ranger nos troupeaux, de sorte qu’ils soient agréables à sa Bonté. Mais comme les bergers ne l’allèrent pas voir sans doute sans lui porter quelques petits agnelets, il ne faut pas que nous y allions les mains vides, mais il nous faut porter quelque chose. Qu’est-ce, je vous prie, que nous pourrions porter à ce divin Berger qui lui fut plus agréable que le petit agnelet de notre amour, qui est la principale partie de notre troupeau spirituel, car l’amour est la première passion de l’âme. O qu’il nous saura bon gré de ce présent, mes chères Sœurs, et que la très sainte Vierge le recevra avec une grande consolation pour le désir qu’elle a de notre bien ; ce divin Enfant nous regardera sans doute de ses yeux bénins et gracieux pour récompense de notre présent, et pour témoignage du plaisir qu’il en recevra. O que nous serons heureux si nous visitons ce cher Sauveur de nos âmes ; nous en recevrons une consolation nonpareille, et tout ainsi que la manne avait le goût qu’un chacun eût pu désirer, de même chacun peut trouver de la consolation en visitant ce Poupon très aimable. (…) »

Pour la veille de Noël, 24 décembre 1613, Tome VIII, Sermon XCV, page 12 

Points de méditation :

Sa pauvreté : Mais voyez, je vous prie, comme il est pauvre ! Pauvreté d'asile, pauvreté de langes, pauvreté de nourriture : « Celui qui donne aux oiseaux leur pâture, est nourri d'un peu de lait. » (Hymne des Laudes de la Nativité)

Il ne possède absolument rien. Pauvreté la plus abjecte. Presser avec beau­coup d'insistance cette considération : le voilà nu sur la terre à sa naissance, comme le raconte sainte Brigitte. (Révélations, VII, 21)

Son obéissance : Il a l'usage de la raison et une sagesse infinie ; il se laisse pourtant emmailloter, entourer de bandes, poser partout ou le veulent sa Mère ou son Père. Il pourrait marcher seul, et cependant il reste « dans la crèche ». (Lc II, 7, 16)

Son silence est admirable ; car les autres enfants se taisent parce qu'ils ne savent pas parler ; lui, parce que ce n'est pas le temps de parler mais de se taire.

Son amour de l'abjection : Placé entre des animaux, il accueille avec douceur leur haleine et même leur stupidité. Du reste, ce sont des animaux qu'il aime, parce que l'un porte le joug, l'autre le fardeau. L'un est labo­rieux, l'autre chargé ; et Jésus dira : « Venez à moi vous tous qui travaillez et êtes chargés, et je vous soulagerai » (Mt XI, 28)

Voyez la douceur de cet Enfant plus fort que Samson, il veut pourtant être emmailloté ; il se montre aimable au milieu d'animaux qui le sont si peu. Il me semble le voir fixer son doux regard sur sa très chère Mère, son Père, les bergers ; donner à sa Mère de suaves baisers, selon qu il est écrit : « Qu'il me baise » (Cant. I,1) , et puis, se nourrir de son lait.

Voyez sa mortification : il fait bien froid à sa naissance ; il repose sur la paille, etc., dans une grotte, etc

Il pleure : « J'ai élevé la voix en pleurant, comme fous les autres ». (Sag. VII, 3)

La cause des pleurs des enfants, c'est premièrement une raison naturelle : ils sentent pour la première fois le froid, la lumière, un air nouveau après l'air tiède et le sommeil dans le sein maternel.

Pour la veille de Noël, 24 décembre 1614, Tome VIII, Sermon CII

« Cette grotte de Bethléem est une congrégation d'oblats ; c'est pourquoi la bienheureuse Paule y fonda aussi une communauté. Admirable forme de vie religieuse ! Remarquez-en certaines merveilles :

Le vœu de chasteté : Il se repaît parmi les lis. Indique moi où vous paissez, où vous repose au midi. Et en même temps une grande fécondité : Ton sein est comme un monceau de froment entouré de lis. Des vierges seront, à sa suite, amenées au Roi.

Obéissance admirable. Le supérieur dans cette religion est le moindre de tous, Joseph ; l'Ange cependant s'adresse toujours à lui. Et ce supérieur pouvait paraître bien peu prévoyant, puisqu'il vient à un asile qui n'était pas préparé ; néanmoins, personne ne murmure.

Extrême pauvreté. Personne n'a du mien ou du tien ; si quelqu'un avait dû posséder quelque chose en propre, c'eût été sans doute Marie qui aurait eu le divin Enfant, car il était son vrai Fils : cependant, elle ne se le réserve pas; mais : Votre père, dit-elle, et moi vous cherchions tout affligés.

 

Dans cette famille sont représentées les trois classes de personnes qui composent une communauté : supérieur, Joseph; professe, Marie; novice, le Christ. Infirmière, Marie, qui donnait son lait au faible petit Enfant, comme un tonique bienfaisant. Il n'y avait pas de portière parce qu'on était en plein air. L'Enfant entonnait de tristes mais aimables antiennes. Marie exerçait quantité d'offices : infirmière, robière, etc.

Mais voyons ce novice, comme il se renonce bien lui-même. Il est comme le roi des abeilles, il naît avec des ailes; et pourtant il observe le silence dans une merveilleuse simplicité. Il savait bien parler, et le voilà enfant, etc.

Pour la Messe de Minuit, 25 décembre 1622, Tome X, Sermon LXIX, page 415

            « En la naissance de Notre-Seigneur, nous avons des preuves de sa divinité, et des preuves très évidentes : l’on voit les anges descendre du ciel pour annoncer aux pasteurs qu’un sauveur leur est né, et les rois mages le venir adorer. Tout cela nous montre qu’il est plus qu’homme, comme au contraire, par les gémissements qu’il fait dans la crèche, tremblotant de froid, nous le voyons vraiment homme. 

« Considérons, je vous prie, la bonté du Père éternel ; car s'Il eût voulu Il eût pu créer l'humanité de son Fils comme Il créa nos premiers parents, ou bien Lui donner la nature des Anges, cela étant en son pouvoir. Or, s'il en eût été ainsi, Notre Seigneur n'eût pas été de notre nature, nous n'eussions donc point eu d'alliance avec Lui. Mais sa bonté L'a porté jusque là, que de se faire notre frère afin de nous donner exemple et nous rendre par ce moyen participants de sa gloire ; c'est pour cela qu'Il a voulu être de la graine d'Abraham, car la très sacrée Vierge était de sa race, et pour cette cause il est dit d'elle : Abraham et semini ejus.

« Je vous laisse aux pieds de cette bienheureuse accouchée, afin que, comme des sages avettes[1], vous ramassiez le miel et le lait qui distillent de ces saints mystères et de ses chastes mamelles, en attendant que je vous explique le reste, si Dieu nous en fait la grâce et nous en donne le temps, lequel je supplie nous bénir de sa bénédiction. Amen. »


[1] Un des noms vulgaire de l’abeille domestique, Littré

Pour l’octave des saints Innocents, 4 janvier 1609, Tome VIII, Sermon LXXVI

« Dans les tableaux et peintures qui représentent un grand nombre de personnages en petit volume, il reste toujours quelque chose à voir et à noter, ombres, profils, raccourcissements, entorses ; il en est de même pour l'Evangile des saints Innocents, qui représente tant de petits personnages, et surtout ce petit Enfant qu'on cherche sans le trouver. Aussi voulons-nous traiter de nouveau ce sujet, en y joignant toutefois le retour d'Egypte.

« Voila que l'Ange du Seigneur apparut à Joseph pendant son sommeil et dit. Quel est cet Ange? Ce ne fut pas certes celui du Christ si nous l'entendons du génitif d'intérêt, mais ce fut bien celui du Christ s'il s'agit du génitif de possession ; car il lui fallait un Ange, non comme gardien mais comme serviteur. Cet Ange fut donc Gabriel.

« Je dirai quelques mots des Anges gardiens. Tous les hommes en ont, les diocèses, les villes, les églises, les monastères ont le leur. Saint Jérôme, dans son épître à Sabinien, en donne un éclatant témoignage, particulièrement au sujet de l'Ange préposé à la garde de la crèche et de la chambre de la Sainte Vierge. (…)

« Prends l'Enfant et sa Mère et fuis en Egypte, et restes-y jusqu'à ce que je te parle. Jésus est né récemment dans une âme; si elle veut le garder, elle doit fuir Hérode. Quel est cet Hérode qui cherche l'Enfant pour le perdre ? C'est Satan ; quand il voit Jésus encore enfant, il veut le perdre et envoie ses divers satellites. En cette fête de Noël, vous avez reçu Jésus-Christ. Tel luxurieux s'est confessé et a reçu le Christ, et voici qu'Hérode lui envoie une pensée honteuse ou des séductions; et voilà que l'Ange accourt et dit : Fuis, fuis. Un autre s'est accusé d’avoir blasphémé, et il a reçu l'Enfant; Hérode lui fait dire : Joue, etc. Veillez pendant que le Christ est encore faible ; prenez garde, soyez prudents.

« Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux. »

Quand le monde sera mort en vous, vous pourrez être un peu plus libres. Quand vous serez crucifiés au monde et que le monde sera crucifié en vous, Dieu sera immortel en votre âme. (…) Et lors même que le monde paraîtrait crucifié en toi, crains ; car souvent il feint d'être crucifié (…). Mais tu dis : Où fuirai-je ? Il faut fuir non les lieux, mais les occasions.

« Prends l’Enfant et sa Mère. L'Enfant Jésus, Sauveur, Marie, mer amère. Veux-tu conserver en toi le Christ, conserve l'esprit de pénitence. Allaite cet Enfant ; sois plus vigilant dans les commencements. Car il arrivera qu’Hérode cherchera l'Enfant pour le perdre. Les uns cherchent Jésus comme l'Epouse : J’ai trouvé Celui que chérit mon âme, je le tiens et je ne le laisserai point aller. Qui nous séparera? Pour moi, il m’est bon d'adhérer à Dieu. D'autres le cherchent pour le perdre. Le loup cherche, le berger cherche. Ainsi Judas cherche Jésus. Pourquoi boitez-vous de part et d'autre?

« Toutefois, Dieu veut que nous soyons ordinairement instruits par les hommes et non par les Anges. Quant à ceux-ci, ils nous aident, nous stimulent par leurs inspirations, leurs lumières. (…)

« Jésus demeura en Egypte environ six ans, plus ou moins. L’Évangéliste ne dit rien de ce qu'il y fit. Contemplez-le comme artisan, car, voici mon opinion. Joseph qui plus tard devait si bien interpréter les songes, en faisait dans son enfance ; David, avant d'être l'admirable pasteur d'Israël, paissait les troupeaux de son père : ainsi, le Christ fabriquait des croix, lui qui, plus tard, devait être si excellemment crucifié et crucifiant.

« Cependant, Hérode meurt. Qu'as-tu fait pour régner? Tu as mis à mort des enfants. Eh! misérable, ton péché demeure et ton règne ne demeure pas : ainsi en est-il pour un grand nombre d'hommes. Les enfants caracolent sur des chevaux de bois, ils les appellent chevaux, hennissent pour eux, courent, sautent, et se délectent dans ce puéril divertissement; de même, les hommes disent qu'ils règnent quand ils se font craindre ; régner pourtant c'est être aimé. Ils s'élèvent et croient que les richesses exaltent; les richesses les dépriment.

« L'Ange apparaît de nouveau : Retourne dans la terre d'Israël. Il ne dit pas où ; mais allez tranquillement. Tous veulent savoir ce qui leur arrivera. David dit : Le jour parle au Jour, et la nuit instruit la nuit ; afin que je rende mes vœux chaque jour. Saint François haïssait les fourmis qui amassent uniquement pour elles et enfouissent leur butin en terre ; il aimait au contraire les abeilles, qui font du miel pour l'hiver, mais qui ne le mettent pas en terre et qui ne travaillent pas pour elles seules. Sainte Catherine de Sienne : « Pense en moi, et je penserai pour toi.»

« Jésus revient à Nazareth, dans une petite maison où tout respire la pauvreté. Bon Dieu ! et nous, nous voulons que tout prospère, que tout nous sourie ! »

Pour la veille de l'Epiphanie, 5 janvier 1618, Tome IX, p. 139

« Et en premier lieu, se peut‑il voir ou penser une pauvreté plus pauvre que celle du Sauveur? Voyez comme il renonce à la maison de son Père et de sa Mère, voire même devant sa naissance, car il vient au monde en une ville laquelle si bien elle lui appartenait en quelque façon, puisqu'il était de la lignée de David (Lc II, 4) néanmoins il renonce tellement à tout, que le voilà réduit dans une étable destinée à la retraite des bêtes. Étant né, il est couché dans une crèche qui lui sert de berceau (Lc II, 7). Quelles nécessités pensez-vous qu'il souffrit au voyage d'Égypte et durant le temps qu'il y demeura ? Bref, sa pauvreté fut si grande qu'elle passa jusques à la mendicité[1] ; il ne vivait que d'aumônes, car chacun sait que les beaux-pères ne sont pas obligés de nourrir les enfants de leur femme, et néanmoins Notre-Seigneur était nourri du travail de son Père nourricier et de celui de sa Mère qui gagnaient leur vie à la sueur de leur visage (Gen. III, 19) ; ainsi, ce divin Enfant ne pouvant gagner la sienne, recevait l'aumône de saint Joseph. De plus, quand il fut question de reve­nir d'Égypte après la mort d'Hérode, s'ils eussent eu quelque bien en Israël ils n'eussent pas mis en doute s'ils iraient là ou s'ils retourneraient en Judée ; mais parce qu'ils n'avaient rien, ou fort peu par tout, ils ne savaient de quel côté aller. L'amour que Notre cher Maître portait à la pauvreté lui fit prendre et garder toujours le nom de Nazareth (Mt II, 23 ; Mc XVI, 6), parce que c'était une petite ville méprisée et tellement rejetée que l'on ne croyait pas, comme le dit même Nathanaël, que quelque chose de bon peut être trouvé en Naza­reth (Jn I,46). Il eût bien pu se faire appeler de Bethléem, ou bien de Jérusalem, mais il ne voulut pas, tant pour cette cause que pour d'autres que nous dirons tantôt.

« Passons au second point, qui est une abnégation très entière de tous les plaisirs sensuels. Notre-Seigneur eut une pureté toujours incomparable ; mais voyez un peu comme dès son entrée au monde il priva ses sens de toutes sortes de plaisirs. Et premièrement, en l'attou­chement il ressentit un froid extrême. Vous savez sans doute la révélation que sainte Brigitte eut de la naissance de ce divin Sauveur[2]. Elle dit que Notre Dame étant en une grande abstraction, le vit tout d'un coup couché sur la terre, tout nu, et que soudain elle le prit et le mit dans ses langes et bandelettes. Quant à l'odorat, vrai Dieu ! Quelle suavité, quel parfum pensez‑vous que l'on puisse avoir dans une étable ? Lors que les enfants des grands rois naissent, quoi qu'ils ne soient que des misérables hommes comme les autres, l'on met tant de parfums, l'on fait tant de cérémonies ; et pour Notre Sauveur, qui n'est pas seulement homme mais Dieu tout ensemble, il ne se fait rien de tout cela ! Quelle musique pour recréer son ouïe ? Un bœuf et un âne qui chantent pour magnifier la naissance de ce Roi céleste. Enfin, il n'y a rien en lui qui trouve du contentement, sinon un peu le goût, recevant ce lait très sacré venu du Ciel que sa très bénite Mère lui fait tirer de ses mamelles, car il faut confesser qu'il était meilleur que le vin le plus délicieux (Cant. I,1)  ; mais cela ne durait que jusques à ce qu'il eût passé le gosier.

« Quant au troisième point, à savoir l'abnégation de soi-même, qui a jamais pu parvenir à un si entier renoncement pour se laisser conduire selon la volonté de ses Supérieurs ? O Dieu, c'est en ce point que ce divin Enfant s'est bien montré vrai Religieux ! Saint Joseph et Notre Dame sont ses Supérieurs, ils le mènent, ils le portent d'un lieu à un autre, et il leur laisse faire sans jamais dire un seul mot. Il fut obéissant à la nature même, ne voulant faire ses croissances ni parler que comme les autres enfants. O abnégation non plus ouïe que celle ci ! Étant à son pouvoir d'opérer des miracles, il n'en fait point. L'on en voit bien autour de lui en sa Nativité : la vocation des Gentils représentés par les Rois qui le vinrent adorer (Mt II, 1-11), celle des pasteurs (Lc II, 15-16), les Anges qui chantent dans les airs (Lc II, 13-14) ; mais en sa personne, nullement. Il ne se montre en son extérieur qu'un petit enfant comme les autres ; Lui, de qui les Anges sont illuminés et éclairés et par qui ils entendent et comprennent toutes choses, ne fait aucunes révélations, mais laisse que les messagers célestes les viennent faire à son Père nourricier. Il faut fuir devant Hérode, il n'en dit mot, mais attend que l'Ange l'ordonne. Hérode étant mort, il faut qu'il s'en retourne d'Égypte ; il aurait pu dire à sa Mère ou à saint Joseph qui l’aimaient si tendrement : Ma chère Mère, ou, mon Père, retournons nous-en quand il vous plaira, car Hérode que vous craignez est mort ; mais non, il attend que l'Ange le révèle à saint Joseph (Mt II, 13).

« Ne voilà-t‑il pas une merveille très grande, que ce très saint Enfant ait tellement renoncé et abandonné le soin de soi-même pour se laisser conduire selon la volonté de ses Supérieurs, qu'il n'ait pas seulement voulu prononcer une petite parole pour avancer leur départ ? Document certes très remarquable : Notre-Seigneur est rempli de toutes les sciences (Col. II,3), et il est la science et la sagesse même ; néanmoins il tient un continuel silence, tandis que l'ordinaire des personnes du monde est que si elles ont une once de savoir on ne les peut tenir de parler, tant elles ont envie de se faire estimer savantes.

« Notre Sauveur étant donc venu pour donner un parfait exemple de la vie monastique, il est bien raison­nable qu'on se range à sa suite pour embrasser cette vie qui lui est tant agréable. C'est pourquoi ces filles se présentent aujourd’hui pour être faites Religieuses, car elles ont fait ces considérations: Si mon Seigneur et mon Dieu a bien voulu renoncer aux richesses, à sa patrie et à la maison de ses parents pour l'amour qu'il portait à la pauvreté, pourquoi donc, à son imitation, n'en ferais‑je pas de même ? Et s'il a renoncé à tous les plaisirs, voire à soi-même, afin de s'assujettir pour l'amour de moi et pour me montrer combien la vie religieuse où tout cela se pratique lui est agréable, pourquoi donc ne le ferais‑je pas pour lui agréer ? Non, disent‑elles, nous ne quittons pas le monde pour acquérir le Ciel, car les personnes qui y demeurent le peuvent gagner en vivant en l'observance des commandements de Dieu, mais pour accroître tant soit peu notre charité et notre amour envers la divine Bonté. »


[1] Controverses, tome I, page 111

[2] Révélations livre VII, c.21

Pour la Fête de l’Epiphanie, 6 janvier 1609, Tome VIII, Sermon LXXVII

« Grande fête que celle où l'Eglise des Gentils est acceptée par le Christ et reçoit le Christ. Si Abraham fit un festin le jour où Isaac fut sevré, c'est aujourd'hui une grande fête parce que les Gentils sont sevrés de l'idolâtrie et viennent au Christ et à la Maison de pain. Pour contempler ce mystère nous ne voulons d'autre étoile que Marie. « C'est aujourd'hui le jour des dons. Jamais le Christ n'a reçu de don plus magnifique. Les présents apaisent Dieu, et nous l'apaisons ainsi par instinct naturel, témoin Abel. « Par les dons, croyez-m'en, hommes et dieux s'apaisent. » C'est pourquoi il nous est nécessaire de connaître la manière d'offrir à Dieu nos présents. Nous l'apprendrons par l'exemple des Mages (…)

« L'or, l'encens et la myrrhe. Les docteurs sont divisés quand ils expliquent la raison de tels présents. Strabus, auteur de la Glose ordinaire, dit qu'ils donnèrent ce que leur pays d'Arabie leur fournissait. Dieu se contente de tout : Abel donne de ses troupeaux, et celui qui n'avait que des poils de chèvre pouvait les offrir. Honore le Seigneur de ton bien. Il y en a qui font hommage à Dieu de ce qu'ils n'ont pas. Mon fils, pourquoi n'es-tu pas dévot ? Je serai dévot dans ma vieillesse. Bon Dieu ! qui sait si tu vieilliras? Un autre dit : Si j'étais Capucin je ferais des sacrifices à Dieu ; honore Dieu du bien que tu as. Si j'étais riche, je donnerais, etc.; honore Dieu par ta pauvreté. Si j'étais en santé ; honore Dieu par ta patience. Si j'étais docteur, etc.; honore Dieu par ta simplicité. Donne ce que tu as; la valeur de ton présent se mesure sur ce que tu as à donner. D'autres, comme les voleurs, donnent ce qui ne leur appartient pas.

« Saint Bernard dit qu'ils firent ces présents parce que Jésus était pauvre, logé dans une étable, frêle et délicate. Assurément, les dons doivent être proportionnés aux besoins du donataire. Tu vois Jésus affamé, tu lui donnes des prières; tu le vois méprisé, tu lui donnes de l'argent ; tu le vois affligé, quelle peine en éprouves-tu ? Le Cynique demandait un talent à Antigone ; celui-ci lui offre aussitôt un denier. Il aurait pu lui donner un talent comme étant lui- même roi, ou un denier comme donnant à un Cynique. Saint Augustin [dit que les Mages donnèrent] de l'or, comme à un roi ; de l’encens, comme à un Dieu; de la myrrhe, comme à un mortel. D'après saint Grégoire, l'or représente la sagesse, l'encens la prière, la myrrhe la mortification. Méditation, prière, bonnes œuvres (…) »

Pour la Fête de l’Epiphanie, 6 janvier 1615, Tome VIII, Sermon CIII

« De l'adoration du Christ par les Mages »

« Adorer le Christ est le plus ancien des préceptes; lui refuser l'adoration, la plus ancienne des hérésies. Déjà ce commandement avait été fait aux Anges, sa violation fut cause de leur chute. Aussi, les Anges sont-ils les premiers à adorer le Christ : Gloire à Dieu au plus haut des cieux. De même, les Anges montent et descendent l'échelle de Jacob, et, sous une forme humaine, ils conversent très volontiers avec les hommes. Ensuite, viennent les bergers qui représentent les fidèles. Maintenant, c'est le tour des païens. L'Eglise célèbre cette dernière adoration par une fête des plus solennelles, car dans ces prémices de la gentilité, elle-même adora le Seigneur.

« Cette adoration a une immense portée. Ce sont des Mages qui adorent : Je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. La verge d'Aaron a fleuri, et c'est un grand miracle que de voir l'eau jaillir du rocher...

« C'est merveilleux qu'ils adorent un enfant. Joseph enfant prévit qu'on devait l'adorer, il en souffrit persécution. Notre Roi est roi dans sa naissance, roi dans sa mort et en mourant. David, Abiathar, Berzellai... Mais comment le reconnurent-ils sans hésitation ? (…).

« Ils viennent de loin (…). Ils offrent des dons précieux, de l'or, de l'encens, de la myrrhe. (…) Exhortation au sujet de l'étoile qui appelle et de la grâce prévenante ; (…). »