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Fête de Saint François de Sales 2002

Nous avons entendu, il y a peu de jours, dans les lectures de la messe de la Septuagésime, des conclusions sévères tant dans l'épître aux Corinthiens que dans l'Évangile de Saint Mathieu. Rappelez-vous tout d'abord saint Paul nous comparant à des coureurs dans le stade, qui participent à la course pour emporter le prix. Il nous enseigne que notre couronne à nous chrétiens est impérissable. Puis il nous rappelle tout le périple de nos Pères de l'Ancien Testament, il nous remémore la nuée, le passage de la Mer Rouge, la manne, etc..., et conclut à propos du peuple d'Israël, notre ancêtre dans la foi: "Et cependant, bien peu d'entre eux furent agréables à Dieu."

La conclusion de St Matthieu dans l'Évangile n'est pas plus réconfortante : "beaucoup sont appelés, mais peu sont élus."

Nous percevons-là quelque peu les grandeurs des vérités divines qui sont magnifiques, resplendissantes de beauté et de bonté, et donc sérieuses et graves. Malheur à nous si l'on nous condamne un jour avec cette autre sentence des saintes Écritures : "Vous avez donné des perles aux pourceaux". Seuls les saints pénètrent, adhèrent, contemplent les "magnalia Dei". "Deus est amor": cette définition de Dieu leur est familière. Les saints jugent, valorisent et comprennent l'immensité de l'univers visible comme l'expression multiple de l'amour incommensurable du Père, amour qui est émis par un souffle divin dans l'homme. La plus grande chose qui existe dans la création, l'élément le plus élevé qui puisse être conçu dans l'univers créé, c'est la possibilité d'aimer que possède l'homme, c'est l'amour qui vit en l'homme et qui émane de lui. Et c'est cela qui guide le monde, c'est cela qui agite les hommes, c'est cela qui peut détruire les hommes, c'est cela qui glorifie les hommes.

"Les fleuves coulent incessamment et comme le dit le sage, ils retournent au lieu duquel ils sont issus, la mer, et tout leur mouvement ne tend qu'à les unir avec leur origine".

Oui, frères très chers, c'est l'amour qui nous anime, mais l'amour de quoi, l'amour de qui ? De la réponse que nous donnerons à cette question dépendra notre paix intérieure, notre réprobation ou notre béatitude éternelles. Ce sont les saints, ces cellules les plus vivantes et les plus saines du Corps Mystique du Christ qui peuvent nous répondre. A contempler et connaître la vie des hommes qui ont suivi fidèlement le Christ nous apprenons ainsi à parcourir le chemin très sûr par lequel, à travers les vicissitudes du monde et selon l'état et la condition propres à chacun, il nous sera possible de répondre à cette question.

Ce matin c'est donc avec Saint François de Sales que nous allons chercher à ne jamais entendre prononcer à notre égard ces deux condamnations terribles de Saint Paul et de Saint Matthieu, reprises aujourd'hui dans l'Évangile de la Messe des Docteurs condamnant les disciples du Christ qui, étant le sel de la Terre, devenus fades, sont rejetés pour être piétinés par les hommes. La voie la plus commune, celle qui est prise plus facilement par nos contemporains et trop souvent par nous-mêmes, est celle de s'aimer soi-même, mais entendons bien, pas de nous aimer comme Dieu nous l'ordonne, mais de nous aimer comme nous le souhaitons. Nous désirons bien aimer Dieu, notre prochain, notre vocation, bref, tout ce qui fait notre univers, mais selon notre volonté propre. Voilà mes chers amis ce qui est certainement le drame de la vie chrétienne de tous les temps, mais spécialement du nôtre où le culte de l'homme a remplacé celui de Dieu. Et prenons garde qu'à l'aube de ce troisième millénaire que Malraux annonçait spirituel, s'il eût le bonheur de naître, que le démon ne se trouvât point là à sa naissance pour le baptiser à sa façon. Vous avez été des monstres d'homme matérialistes et jouisseurs, vous serez des monstres dans cette fausse spiritualité pleine de vous-même où Dieu est réduit à un produit de consommation au service de notre propre volonté. Reconnaissons que la Révolution a terriblement progressé, elle a renversé les structures temporelles du monde chrétien, elle a détruit l'harmonie entre le monde naturel et surnaturel, elle est partie à l'assaut de notre Église où elle semble triompher au sein même de nos sanctuaires et la voilà aux portes de nos âmes et de nos cœurs pour en invertir l'orientation profonde. Rappelez-vous Saint Augustin : "O Dieu, dit-il, vous avez créé mon cœur pour vous et jamais il n'aura repos qu'il ne soit en vous." Et bien ce cœur, le nôtre, le vôtre, si Satan ne l'obtient pas par un assentiment libre et déterminé de notre part, il le possédera d'une façon détournée. Ne le gratifions-nous pas du qualificatif de Malin? Il jouera sur ce don précieux que Dieu nous a donné, la liberté, le "franc arbitre" comme le dit Saint François de Sales, pour faire échec à la volonté toute bonne de Dieu. "Les commandements sont doux gracieux et suaves, écrit notre saint Docteur, non seulement les généraux, mais encore les particuliers de la vocation et qu'est-ce donc qui nous les rend fâcheux? Rien, à la vérité, sinon notre propre volonté, qui veut régner en nous à quelque prix que ce soit, et les choses que peut-être elle désirerait, si on ne les lui commandait, lui étant commandées, elle les rejette. De cent mille fruits délicieux, Ève choisit celui qu'on lui avait défendu, et sans doute que si on le lui eût permis elle n'en eût pas mangé. C'est en un mot que nous voulons servir Dieu, mais à notre volonté et non pas à la sienne... Ce n'est pas à nous de choisir à notre volonté ; il faut voir ce que Dieu veut, et si Dieu veut que je le serve en une chose, je ne dois pas vouloir le servir en une autre... C'est notre chétive nature qui veut toujours que sa volonté soit faite, et non pas celle de Dieu. Or, à mesure que nous aurons moins de propre volonté, celle de Dieu sera plus aisément observée. Il faut considérer qu'il n'y a nulle vocation qui n'ait ses ennuis, ses amertume et dégoûts ; et, qui plus est, si ce n'est pas ceux qui pleinement résignés à la volonté de Dieu, chacun voudrait volontiers changer sa condition à celle des autres." Et vous connaissez bien la formule de notre Saint Docteur : "Ceux qui sont évêques voudraient ne l'être pas ; ceux qui sont mariés voudraient ne l'être pas, et ceux qui ne le sont, le voudraient être. D'où vient cette grande inquiétude des esprits, sinon de certains déplaisirs que nous avons à la contrainte, et une malignité d'esprit qui nous fait penser que chacun est mieux que nous ? Mais, c'est tout un : Quiconque n'est pleinement résigné, qu'il tourne deçà et delà, il n'aura jamais de repos. Ceux qui ont la fièvre ne trouvent nulle place bonne ; ils n'ont pas demeuré un quart d'heure en un lit qu'ils voudraient être en un autre ; ce n'est pas le lit qui en peut, mais c'est la fièvre qui les tourmente partout. Une personne qui n'a pas la fièvre de la propre volonté se contente de tout ; pourvu que Dieu soit servi, elle ne se soucie pas en quelle qualité Dieu l'emploie, pourvu qu'il fasse sa volonté divine, ce lui est tout un."

La terrible décision que nous avons quotidiennement à prendre est de dire oui ou non à la volonté de Dieu, oui ou non à son Amour Infini, et cela jusqu'à notre mort, dans la vocation que la Providence nous a assignée. Le non que nous prononçons pour notre perte, le Malin le transforme en oui à notre esprit par mille ruses et artifices : Saint François de Sales les appelle les faux dévots. Ils ne servent pas Dieu, ils se servent de Dieu, ou ils veulent le servir, mais selon leurs goûts et volontés

"Nous ne savons pas ce que c'est qu'aimer Dieu, écrit saint François de Sales à Madame de Chantal, l'Amour ne consiste pas dans les plus grands goûts et sentiments mais en la plus grande et ferme résolution et désir de contenter Dieu en tout." Il écrit encore : "Ce n'est pas par la grandeur de nos actions que nous plaisons à Dieu mais par l'amour avec lequel nous les faisons. C'est l'amour qui donne le prix et la perfection à nos œuvres.

Où il y a le plus d'amour, il y a le plus de perfection."

C'est pourquoi saint Jean de la Croix nous dira : "À la fin, nous serons tous jugés sur l'amour !" Mais, me direz-vous, frères très chers, il semble bien que cet amour soit impossible à la nature humaine et qu'il faille nous contenter de notre médiocrité actuelle. Tout cela est au-dessus de nos forces naturelles! Voyons ce qu'en dit Monsieur de Genève : "Tout ce que nous pouvons faire pour aimer Dieu n'est qu'un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudrait mais qui ne veut pas, un vouloir stérile qui ne produit point de vrais effets, un vouloir paralytique qui voit la piscine salutaire du saint amour mais qui n'a pas la force de s'y jeter, qui n'a pas la vie de la généreuse vigueur requise pour préférer Dieu à toute chose. Ainsi notre cœur humain produit bien naturellement certains commencements d'amour envers Dieu, mais d'en venir jusqu'à l'aimer sur toute chose qui est la vraie maturité de l'amour dû à cette suprême bonté, cela n'appartient qu'aux cœurs animés et assistés de la grâce céleste et qui sont en état de la Sainte Charité."

C'est donc un don de Dieu, un don surnaturel qui habite en nous, que nous recevons dès le Baptême (dont on prive trop de jeunes enfants aujourd'hui), et qu'il nous faut sans cesse implorer à la miséricorde de Dieu, qu'il nous faut sans cesse conserver comme le plus beau et le plus grand des trésors qu'on nous aurait confié. "La Charité qui donne la vie à nos cœurs n'est pas extraite de nos cœurs, nous dit Saint François de Sales, mais elle est versée comme une céleste liqueur par la Providence surnaturelle de sa divine majesté."

Cet état de sainte Charité est un don surnaturel par lequel le Saint-Esprit agit en nous. Nous devenons participants à sa divine nature, ainsi toutes nos actions humaines deviennent des actions divinisées par lesquelles nous pouvons correspondre à son Amour d'amitié, par une dilection surnaturelle incomparable en le glorifiant dignement. Avouons que notre amour-propre, que notre franc arbitre brouillent souvent les plans de Dieu : nous jugeons grand et nécessaire ce qui ne l'est pas, nous voyons petit, pénible, misérable ce qui est volonté de Dieu, la confusion règne, alors que la réalité est si bonne pour notre cœur, pour notre salut et pour la gloire de Dieu. Ne nous lassons pas d'écouter saint François de Sales ce matin : "Nos œuvres son voirement extrêmement petites et nullement comparables à la gloire en leur quantité, mais elles lui sont néanmoins fort proportionnées en qualité, à raison du Saint-Esprit qui, habitant dans nos cœurs par la Charité, les fait en nous, par nous et pour nous, avec un art si exquis, que les mêmes oeuvres qui sont toutes nôtres, sont encore mieux toutes siennes parce que, comme il les produit en nous, nous les produisons régulièrement en Lui, comme il les fait pour nous, nous les faisons pour Lui, et comme il les opère avec nous, nous coopérons aussi avec Lui".

Quel admirable commerce que cette vertu de Charité! C'est l'application de la doctrine de Saint Paul :"ce n'est plus moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi!"

Après avoir compris avec notre Saint Docteur ce matin que nous sommes nés de l'Amour divin, que nous vivons de l'amour pour retourner à cet amour divin, que cet élixir exquis s'appelle Charité, que son poison s'appelle égoïsme, voyons comment nous pouvons maintenir en nous la Charité, qui, selon l'expression de Saint François de Sales, nous fiche en Dieu. Par le moyen efficace, infaillible dirai-je, de la prière, prière vocale ou intérieure, prière qui est manifestation d'amour envers l'être aimé, Dieu. "La prière disait notre Saint Docteur, mettant notre entendement en la clarté et la lumière divine, il n'y a rien qui purge tant notre entendement de ses ignorances, et notre volonté de ses affections dépravées. C'est l'eau de bénédiction qui, par son arrosement, fait reverdir et fleurir les plantes de nos bons désirs, lave nos âmes de nos imperfections et désaltère nos cœurs de leurs passions.

Il dit encore "les arbres transplantés étendent leurs racines et se fourrent bien avant dans le sein de la terre, nul ne s'apercevant de cela tandis qu'il se fait, mais seulement quand il est fait. Et le cœur humain transplanté du monde en Dieu par le céleste amour, s'il s'exerce fort en la prière, il s'étendra continuellement et se serrera à la divinité par des accroissements imperceptibles". "La prière est chez lui le primat de toute sa pédagogie spirituelle ; "nous nous angélisons, pense St François de Sales, dans la mesure où nous contemplons et méditons, la prière est un arrosage de nos âmes, elle nous fait mâcher, ruminer, digérer les idées propres à nous inspirer l'amour de Dieu et à nous faire progresser dans cet amour." Il n'est que trop vrai que la plupart des fautes que l'on commet viennent que l'on ne se tient pas assez en la présence de Dieu par la prière dans cette "solitude intérieure" dont parle St François de Sales. Il nous invite aussi pour nous maintenir en Dieu, pour lutter contre l'égoïsme et l'orgueil, pour éviter le péché, à user fréquemment de l'oraison jaculatoire. Ainsi en toute circonstance, le cœur, d'un mouvement prompt, bref et franc, peut "se tendre et s'étendre" vers le cœur de Dieu. Puis de ces élans du cœur il faut suivre aussi son conseil de "jeter souvent un regard sur le crucifix ou le tabernacle, même sans paroles dit-il, un simple regard pour nous maintenir dans l'amour de Dieu. "Entrelacez, dit-il, ces oraisons en toutes vos affaires et ainsi le feu de la Charité s'enflamme de plus en plus et brûle toutes nos actions comme un holocauste".

Toute notre vie n'est qu'une offrande à Dieu, il n'en tient qu'à nous qu'elle lui soit agréable. Comme disciples de St François de Sales, dans notre Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, nous voulons être des amoureux de Dieu, nous voulons rayonner de cet amour à la modeste place que la Providence nous a assignée. D'ailleurs peu importe la place, l'essentiel est d'être à celle voulue de Dieu. Avec notre Saint Docteur, tournons ce matin nos regards vers Celle qui illustre magnifiquement bien cet état, la Très Sainte Vierge Marie, le reflet, le miroir de l'Amour divin par son humilité toute pleine de Charité. Supplions-la de tenir nos résolutions, de nous protéger des embûches et des tentations et d'être, à défaut de Docteurs, d'authentiques témoins de l'amour de Dieu.