ICRSP

 

Fête de saint François de Sales 2005

Sermon de Mgr Gilles Wach, Prieur Général.

Le Bon Plaisir De Dieu

Quæ placita sunt ei, facio semper.

Je fais le bon plaisir de Dieu toujours.

(Joan., viii, 29).

Mes biens chers frères,

Un jour, l’adorable modèle de toute sainteté, le Sauveur Jésus, laissa tomber de ses lèvres la parole que vous venez d’entendre : « Ce qui plaît à mon Père, je le fais toujours. » Cette brève parole renferme le secret de la perfection la plus haute.

Ainsi dans le paradis font les anges et tous les bienheureux. Membres glorifiés de l’Homme-Dieu, inséparablement unis à leur chef, vivant de la plénitude de sa vie, à jamais consommés en lui dans l’unité, ils font avec lui et par lui « le bon plaisir de Dieu » éternellement.

Mais sur la terre !…

Sur la terre, mes frères, la plupart des hommes ne songent, comme dit saint Pierre (II Petr., ii, 10), qu’à se plaire à eux-mêmes ou à plaire aux autres créatures, au détriment du divin service… D’autres, moins coupables, font, d’aventure, quelques efforts pour plaire à Dieu ; mais, d’ordinaire, ils cèdent aux entraînements du monde, aux suggestions du démon, aux faiblesses de la nature déchue… Ils ne font le bon plaisir de Dieu ni pleinement, ni partout, ni toujours.

Affligeant spectacle, n’est-ce pas, bien-aimés frères, pour de vrais chrétiens ! Pis encore pour des clercs !

Toutefois, dans les tendres sollicitudes de sa Providence, le Père qui est aux cieux sait placer à côté du scandale l’édification et il nous montre, même ici-bas, des âmes généreuses dont les exemples nous apprennent que la perfection n’est point impossible, des saints dont la vie est si merveilleusement conforme à la vie de Jésus-Christ qu’à leur tour et en vérité ils peuvent dire « Ce qui plaît à Dieu, je l’ai fait et je l’ai fait toujours. »

Or, parmi ces hommes du bon plaisir de Dieu, nous apparaît dans une lumière admirable celui que saint Vincent de Paul regardait comme la plus parfaite image du Christ marchant sur la terre ; celui qui aimait à redire : « Faisons toutes nos œuvres pour plaire à Dieu, cela est très parfait ; » celui enfin dont le souvenir très doux est si cher aux âmes pieuses en général, à ses frères dans le sacerdoce en particulier, et surtout à nous, membres reconnaissants de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre : François de Sales, évêque de Genève.

Celui-ci laissa pénétrer dans son cœur et retentir sans cesse dans son âme la parole du divin Sauveur qui est venu sur terre pour plaire à son père : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. ». Voilà le secret que François de Sales a recueilli en lui et manifesté dans sa vie pour le plus grand plaisir de Dieu.

Alors que toute sa jeunesse fut pétrit de cet enseignement, alors qu’il vivait son sacerdoce à la lumière de ces paroles divines, il eut le bonheur le jour de son sacre d’avoir une vision sereine du Dieu de bonté. Il demeura en extase sans aucun mouvement puis quand il revint à lui, pendant que le prélat consécrateur accomplissait les cérémonies prescrites par l’Église, il voyait clairement et distinctement le Dieu de bonté, le Dieu d’amour, le Dieu trois fois saint qui agissait dans son âme et la transformait à mesure que se poursuivait les rites mystérieux. Son visage d’ailleurs était rayonnant comme s’il eut été illuminé par un soleil demeuré invisible aux assistants.

Jusque là, il avait déjà le sentiment habituel de la présence de Dieu, désormais ce sentiment se fortifie de la réalité mystique dont il a joui. Il parle de Dieu comme s’il le voyait, sa parole à mesure revêt une onction, une grâce nouvelle, parce que sans cesse son amour s’accroît. Il cherche Dieu partout et il le trouve partout pour accomplir son bon plaisir.

« J’ai rencontré Dieu, mande-t-il à Madame de Chantal, j’ai rencontré Dieu tout plein de douceur et de suavité, même parmi nos plus hautes et nos plus âpres montagnes, où beaucoup d’âmes simples l’adoraient en toute sincérité et vérité ; où les chevreuils et les chamois courraient çà et là, parmi les effroyables glaces pour annoncer ses louanges. Faute de dévotion, je n’entendais que quelques mots de leur langage, mais il me semblait qu’ils me disaient de bien belles choses ».

Saint François d’Assise, qu’il était si fier d’avoir pour saint patron n’aurait pas parlé avec plus de suavité pénétrante et voyante. Ces deux âmes avaient les mêmes affinités de bonté et de grâce, les mêmes visions divines, parce qu’ils avaient le cœur pur : « Beati mundo corde ».

C’est ainsi que par sa douceur persévérante, par sa persuasion irrésistible, il faisait la conquête des âmes.

En effet, la douceur du Christ qui était passée en son âme, triompha de tout, des plus acharnés sectaires, des plus endurcis pécheurs, de ses calomniateurs, de ses ennemis personnels, y compris les meurtriers qui tombaient à ses genoux et imploraient son pardon. « Une vertu sortait de lui. » (Luc, vi, 19). Il a converti soixante-douze mille hérétiques. Il a pu dire en toute vérité : « Quand nous arrivâmes dans le Chablais, il n’y avait pas plus de quinze catholiques ; aujourd’hui il n’y a pas plus de quinze calvinistes. »

Voilà ce qu’en trois ans, mes biens chers frères, a fait le missionnaire du bon plaisir de Dieu.

Évêque, il emprunte à saint Paul sa devise : « Omnibus omnia factus sum. Je me suis fait tout à tous » (I Cor., ix, 22), et pendant vingt ans il la réalise. Tout à ses prêtres ; tout aux malheureux ; tout aux enfants ; tout aux égarés ; tout aux fidèles. Il ne se dépensait pas, il se prodiguait, prêchant et confessant plus que jamais : une année il a prêché trois cent soixante-cinq fois ; établissant partout des catéchismes et catéchisant lui-même ; immense était sa correspondance et il entrait dans tous les détails de l’administration diocésaine. Il épure son clergé et il le sanctifie. Il réforme des monastères. Il affermit les mœurs chrétiennes. Il fonde des écoles, des collèges, une académie. Il proclame et défend les prérogatives de la Chaire de Pierre et les droits de la papauté. Nous le voyons partout faisant œuvre d’évêque, au palais des rois, sous la tente des généraux, dans le prétoire des juges, dans les ateliers, dans les chaumières. Où trouve-t-il le temps de composer des ouvrages qui sont immortels et où un génie du grand siècle, l’aigle de Meaux, se faisaient gloire d’aller apprendre la science de la direction des âmes ? « La doctrine de ce grand saint est à révérer. Je veux toute ma vie la proposer pour exemple, puisque c’est celle que le Seigneur a enseignée lui-même ». Ainsi s’exprimait Bossuet.

Une profondeur admirable, une science très solide, une beauté très pure, voilà le Traité de l’amour de Dieu. Quel naturel et quelle aisance dans l’Introduction à la vie dévote ! Une onction très douce, une animation très vive, une pointe de gaieté çà et là et même de malice, et partout une vigueur caressante. Nul ouvrage de piété doctrinale n’a eu plus de lecteurs et d’admirateurs, sauf l’Imitation de Jésus-Christ. Le pape Alexandre VII, dans un discours à jamais célèbre, se félicitait de lire jour et nuit depuis quarante ans ces pages qui, de siècle en siècle, demeureront pour apprendre à tous les enfants de l’Église que le chemin de la dévotion est un chemin doux et sûr, facile et glorieux, et qu’en y entrant on ne peut s’égarer, puisqu’on y trouve pour docteur et pour guide François de Sales.

Oui notre saint patron saint François de Sales était doux et humble mais non indolent et débonnaire. Écoutons encore Bossuet : « ne croyez pas, que notre saint ait déguisé la dévotion pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains : il l’amène dans son habit naturel, avec sa croix, avec ses épines, avec son détachement et ses souffrances. »

On s’imaginait que la dévotion était bonne pour les monastères et les cloîtres, et qu’il était impossible de la pratiquer dans le monde, François de Sales montre qu’elle est nécessaire partout et partout facile. Mais il ne l’enveloppe pas de vêtements compliqués qui empêchent de marcher, il ne la surcharge pas d’austérités extérieures qui effraient : il la fait voir simple, aisée, avenante et, si j’ose dire, bon enfant.

Elle ne s’impose point par des dehors sévères et olympiens ; avant tout elle doit être franche, joyeuse, elle laisse sur son passage un parfum de grâce et d’aménité, elle est obligeante pour le prochain et si elle fait de durs sacrifices, Dieu seul les connaît.

Elle est la bonté qui recherche les misères et sourit aux malheureux ; le dévouement qui les recueille et panse leurs plaies du corps et de l’âme d’une main douce, et avec des paroles suaves. Elle est la perfection de la charité, et elle apparaît si belle, si agréable, si heureuse, que tous l’accueillent, l’admirent, et se laissent attirer par elle avec le désir de l’imiter.

En fait, la dévotion salésienne, c’est voir, sentir, Notre-Seigneur Jésus-Christ passer tout près de nous.

« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » : saint François de Sales a suivit et imité en cela son divin Maître, son divin Sauveur.

Quant à nous ? Voulons-nous vraiment nous perfectionner dans la douceur ? Surveiller les mouvements de notre âme ? et lorsqu’une parole pénible, un procédé mauvais, une injustice, viennent nous surprendre et nous blesser, alors ne nous laissons pas envahir par la colère, ne nous laissons pas du moins entraîner et dominer par elle.

Sommes-nous salésiens ? Alors que la tranquille raison, aidée de beaucoup de la grâce de Dieu réprime ces élans de la nature froissée et aille éteindre ce feu qui est peut-être déjà monté du cœur au visage.

Rappelez-vous l’épisode de ce gentilhomme venu hurler sa colère et insulter le saint prélat en son évêché : Monsieur de Genève garda son calme, sa sérénité et même sa douceur.

 

Et si le devoir même nous oblige à exercer une répression et un châtiment alors surtout, au milieu de ces actes de sévérité nécessaires, au plus fort de notre légitime indignation, les yeux fixés sur notre saint patron, possédons notre âme, pesons et maîtrisons nos paroles et nos actes de manière à ne rien dire et à ne rien faire que n’approuvent la raison, la loi divine et la charité ; retenons notre colère et nos emportements avec le frein de la douceur et de la force comme l’a fait toute sa vie notre bien aimé François de Sales.

Mes biens chers amis, vous pratiquerez la douceur en montrant à tous une grande affabilité, qui se manifestera par les paroles, par les prévenances, par la cordialité d’âme, de manières et de procédés, par cet air de bonté et de sérénité qui se reflète sur le visage, par l’aimable sourire habituellement fixé sur vos lèvres.

Vous pratiquerez la douceur encore à la suite de saint François de Sales, s’il vous arrive d’être offensé, en aimant à rechercher, à découvrir et à admettre les excuses du « cher prochain », en gardant le silence, non pas un silence dédaigneux et hautain mais humble et patient, sous les injures même les moins mérités.

Alors, chers fils et filles de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, aspirez de tout votre être à être comme notre divin Maître et Roi, doux et humble de cœur.

Cherchez par vos examens de conscience, par vos réflexions, par vos prières, par vos résolutions, à estimer davantage et à réaliser dans toute sa suavité et ses délicatesses la vertu de douceur à l’exemple de notre Seigneur Jésus qui ne vous reconnaîtra pour les disciples de son cœur royal qu’à cette condition.

Faisons sentir autour de nous la douceur comme le parfum d’un authentique salésien, le parfum d’une authentique dévotion au Sacré-Cœur de Jésus Roi tel qu’elle doit être en nous et qui selon la bienheureuse Marguerite Marie visitandine : « veut s’insinuer doucement et suavement dans les cœurs par la suave onction de la charité, à la façon d’une huile ou plutôt d’un baume précieux dont l’odeur et la liqueur se répandent doucement. »

En ce jour béni de la saint François de Sales, prenons l’agréable résolution de pratiquer la douceur et ainsi nous serons plus capable de faire bénir, louer et aimer le divin cœur et le nom béni de Jésus-Christ ; pratiquons la douceur et en devenant par là plus aimés de nos frères, nous deviendrons aussi plus agréable à Dieu ; et comme saint François de Sales, s’il nous arrive d’attirer à nous les cœurs de nos frères, ce sera pour les entraîner avec nous autour du cœur de Jésus Roi et centre de tous les cœurs.

Ainsi-soit-il.