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Sermon pour la fête de l'Immaculée Conception 2000 prononcé par Mgr Gilles Wach, Prieur Général.

Tota pulchra es, Maria !

    Comme l'aurore, messagère du plus beau jour de l'Humanité, Marie Immaculée précède l'astre qui à Noël resplendira de beauté sur le monde entier.

    Quand l'Eglise chante le Tota pulchra es, Maria, elle veut ainsi montrer à l'univers que Marie est un reflet très pur de la lumière divine, de la beauté de Dieu et que ce reflet est un moyen certain d'atteindre l'essence-même de la beauté, Dieu. Le bienheureux Pie IX dans sa bulle Inefabillis nous avertit que "toujours préservée des moindres souillures du péché, tout belle et parfaite, Marie a atteint une telle plénitude d'innocence et de sainteté qu'on ne peut en imaginer de plus grande en dessous de Dieu et que jamais personne, sauf Dieu lui-même, ne réussira à la comprendre."

    Résignons-nous donc à ne pas tout saisir de cette beauté unique. Notre admiration n'en est que plus grande.

    Dante Allighieri, le poète théologien nous dit qu'au paradis, il vit : "au milieu de plus de mille anges en fête, sourire une beauté qui était une joie dans les yeux de tous les autres saints." et cette beauté, cette joie, mes bien chers amis, c'était Marie. De Marie, les pères de l'Eglise ont osé dire qu'elle est plus belle que la beauté. Nous ne pouvons imaginer que de manière bien déficiente la beauté de Marie telle qu'elle resplendit aujourd'hui dans la gloire céleste. Pour évoquer cette beauté, la liturgie de la fête de l'Assomption nous l'a dépeint comme : "un signe grandiose apparu dans le ciel, c'est une femme, le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête." Voilà telle qu'elle resplendit aujourd'hui à la droite de son Fils, l'enfant-roi sauveur des pauvres hommes pécheurs. Mais, voyez-vous, mes bien chers amis, dès le cours de la vie mortelle de Notre Dame, la beauté de Marie avait quelque chose d'ineffable : "Quand le Verbe voulut s'incarner, dit le pape Pie XII, il jeta son regard sur la créature la plus idéalement parfaite, une enfant dans la grâce de sa virginité. Après qu'à cette grâce vint s'ajouter par un miracle unique, celle de la Maternité divine, elle apparut d'une si sublime beauté que les artistes, les poètes, les saints tentèrent ardemment mais toujours en vain d'en faire le portrait." Voyez-vous, il est bien difficile aux pauvres mortels que nous sommes d'exprimer la beauté d'une vierge Mère de Dieu, de l'Immaculée Conception destinée à régner au Ciel avec son Fils.

    Nous n'avons pas, hélas, de portrait authentique de la Vierge. Il y a bien, çà et là des peintures vénérables attribuées à saint Luc. Rien assurément ne s'oppose à ce que ce dernier, médecin et historien, ait cultivé par surcroît la peinture, mais rien non plus ne permet de l'affirmer avec certitude. Remarque curieuse cependant : un jour, on ouvrit sous les yeux de Bernadette un carton de gravures qui toutes représentées la sainte Vierge. Au passage de la Vierge de saint Luc, Bernadette mit vivement la main dessus en disant : "Il y a quelque chose, là." Puis elle ajouta : "Mais ce n'est pas ça !" Quant aux autres images, elle ne les vit qu'avec indifférence. A n'en point douter, chers amis, Marie fut comme l'acclame l'Eglise : "Valde decora super omnes speciosa." Elle fut belle et la plus belle parce qu'elle devait être la mère du plus beau des enfants des hommes. Dieu l'a donc dotée de la plus exquise, de la plus suprême beauté.

    Dieu, dans l'Ancien Testament, avait déjà rehaussé de qualités éminentes des femmes comme Sarah, Rachel, Rebecca, Judith, Esther qui jouèrent un rôle important dans le peuple d'Israël. Il convenait donc que celle qui serait bien plus que ces femmes d'Israël, chargée d'une mission incomparable à la leur, fut excellemment belle, d'une beauté et d'une grâce incroyable. Rappelez-vous, chers amis, pour le tabernacle du désert, pour son Temple à Jérusalem et pour l'Arche d'Alliance, Dieu a voulu jusque dans les moindres détails, l'éclat le plus brillant. Or Marie est le vrai temple de Dieu, temple vivant et la véritable Arche d'Alliance consacrée à Dieu dès sa conception. Voilà la merveille, la magnilia Dei que Dieu nous propose de contempler ce matin. Quelle grâce avons-nous, chrétiens, et spécialement nous prêtres et séminaristes de l'Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, d'avoir une mère si belle et à travers cette beauté physique, morale, spirituelle d'atteindre l'auteur même de ces sublimes réalités. Quelle grâce ! Quelle grâce incommensurable que d'être réunis ce matin aux pieds de l'Immaculée Conception, pour être tout pénétrés, tout transformés, tout régénérés, tout purifiés par les rayons célestes de cette beauté. Oui, quelle grâce et peu, très peu, trop peu sont nos contemporains qui de la beauté ne connaissent rien, ni de celle de Dieu, ni de celle de Marie, ni de celle des saints, de la vie chrétienne, des moindres aspects du monde spirituel et matériel qui manifestent un peu, un peu plus, un peu mieux de l'unique beauté de Dieu. Ils vivent, ces contemporains, dans des cités sans âme, véritables déserts humains ; quotidiennement des foules immenses s'y côtoient, vivent dans le laid, dans l'inhumain. Tout est vil, tout est inexorablement laid et cette laideur engendre plus facilement la violence, le désespoir. Et la laideur cultive la haine comme nous dit Saint Exupéry. "Ils se haïssent, écrit-il, parce qu'ils ont froid car la haine n'est jamais qu'insatisfaction." Prélude de l'enfer : laideur et haine.

    Et pourtant les hommes ont soif de beauté. Les philosophes nous l'enseignent : la beauté n'est pas un ornement surajouté mais l'Être même dans sa plénitude ; la beauté est la plénitude de l'Être ; Le Beau est l'éclat du Vrai et l'Être est toujours une splendeur, une participation à la splendeur divine. La Beauté est liée et donc bien liée à l'Être. Ah, quelle bien triste époque, mes bien chers amis. Voyez-vous, dans une civilisation chrétienne, dans une civilisation harmonieuse, le Beau est présent sous toutes ces formes pour combler tous les hommes et je dis bien tous les hommes même les plus humbles. il est présent dans les arts, la musique, la peinture, la sculpture. Il est présent dans l'art culinaire. Il est présent dans les carrés du potager ou les balcons des villes et même dans le profil d'une voiture. Il est présent dans un geste de courtoisie comme dans une parole d'amour. Il est présent dans une chanson, comme il est présent dans tout ce qui se voit, tout ce qui se touche, ce qui s'entend, ce qui se respire, dans tout ce qui se goûte et il est présent dans tout ce qui élève. Dans son ouvrage, l'échelle de Jacob, Gustave Thibon nous enseigne : "Pourquoi devant une action morale ou un sacrifice héroïque, devant ces sommets du bien, ne disons-nous pas voilà une bonne action mais cela est beau ! A partir d'une certaine hauteur, dit-il, le langage de la morale débouche spontanément sur celui de l'esthétique."

    La beauté n'est pas réservée à une élite culturelle, aux prêtres ou séminaristes de Gricigliano qui veulent et doivent cultiver cette qualité. Non, tous les hommes ont soif de beau, ont besoin de beau et avec toutes les forces du langage contemporain, j'affirme, ont droit au beau. Chers amis, négligeant le besoin du beau, vous créerez une insatisfaction générale, vous refuserez le vrai et l'Être. Je n'irai pas jusqu'à dire, comme Théophile Gauthier, écœuré par la bassesse de son époque : "Il n'y a de beau que ce qui peut servir à rien. Tout ce qui est utile est laid." Non, non, chers amis, dans notre société, c'est la matière qui est la première victime du matérialisme et là où l'esprit ne souffle plus, les choses du corps perdent bientôt leur sève et leur originalité. Remarquez, chers amis, que les révolutions, toutes, celles dans la société et même celles dans l'Eglise, se sont toujours attaquées en premier lieu à ce qu'il y a de beau dans les régimes ou dans les institutions qu'elles renversaient. En fait, ce qu'il faut pour nos contemporains -et donc pour nous-, c'est leur redonner une civilisation, ce qu'ils appelleraient sans doute, un espace de vie où se trouvent réunies toutes les conditions d'épanouissement de la beauté en tout, pour tous, partout, toujours.

    Faut-il imposer cette beauté par la force ? Non ! Sinon, ce ne serait plus la beauté. Faut-il la promouvoir par la seule étude de la doctrine ? Par une approche exclusivement cérébrale et par une dispute d'idées ? Non ! D'ailleurs, nous avons presque quasi-disparu de toutes les disputes philosophiques ou éthiques de notre époque. Il nous faut en vivre de cette beauté, en être les témoins, et témoins peut-être même jusque dans l'étymologie grecque du mot qui veut dire martyr. Il nous faut proposer au monde le cœur, la beauté du Cœur Immaculé de Marie. Il est la merveille de l'univers sensible, venant immédiatement après celle du Sacré-Coeur. Un passage de l'Evangile peut nous aider à imaginer cette splendeur. Rappelez-vous, Jésus voulut un jour donner à trois de ses apôtres un aperçu de sa gloire : "Jésus prend à part Pierre, Jacques et Jean, son frère et les conduit sur une haute montagne à l'écart. Il fut transfiguré devant eux. Son visage brilla comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière." Tournons-nous tous et nous spécialement, qui venons de nous consacrer à Marie, vers son Cœur Immaculé qui nous appelle.

    Car la beauté extérieure manifeste une sublime beauté intérieure, reflète un ordre, une harmonie, un équilibre. Ceux qui n'aiment pas le beau, ceux qui ne supportent pas le beau ont un déséquilibre quelque part. Et aujourd'hui l'Eglise dans cette grandiose solennité de l'Immaculée nous porte à contempler la beauté de Marie. Ce n'est pas sans raison que l'Eglise dans sa liturgie lui applique les paroles de l'Ecriture : "Qui est celle-ci qui surgit comme l'aurore ? Belle comme la lune et resplendissante comme le soleil." Prenons garde, les séductions du monde nous orientent vers des beautés éphémères, des beautés qui n'en sont pas. Le diable est fascinant et il use de mille artifices pour nous attirer bien loin de la beauté, de la bonté de la Vierge Marie. Le monde qui nous entoure est bien son royaume. Il a même, aux dires du Pape Paul VI, fait rentrer ses infâmes fumées dans le sanctuaire. Là où tout devrait être reflet de la grandeur et de la magnificence divines, nous y voyons la médiocrité se disputer avec l'ignoble. Et combien sont-ils, trop nombreux à mon goût, qui par snobisme, sacrifient à cette fausse conception de la splendeur des rites de notre sainte Eglise ? Oui, mes bien chers amis, le prince de ce monde a enlaidi même ce qui devrait être d'une pureté cristalline. Et après avoir tout détruit, tout au moins le croit-il, il s'attaque à la nature humaine puis à la nature elle-même, à l'air, à l'eau et aux pauvres animaux.

    Non, mes bien chers amis, il est temps de réagir. Il est temps d'être sérieux. Il est temps de témoigner. Il est temps d'affirmer en vivant d'abord nous-mêmes avec cohérence en faveur du beau, du vrai, du bien. Aimez ce qui est beau, d'abord dans votre vie intérieure et puis comme Marie, comme les saints en paradis, une irradiation se produira autour de vous et de vos oeuvres. Ne vous laissez pas entourer même dans les petites choses de ce qui est laid car c'est toujours le reflet d'un mal, mal fait, mal ordonné, mal placé, mal créé, mal, mal et l'on y sent bien là la griffe du malin. Il est temps, comme l'a demandé Notre Dame à Fatima, d'accroître notre dévotion à son Cœur immaculé. Présentez à nos contemporains la lumineuse clarté qui rayonne de ce cœur comblé de l'amour divin. Ce cœur de cette vierge aimante et aimée de Dieu peut purifier, surélever, alléger, foudroyer même les cœurs malades des hommes. Les anges au ciel se réjouissent et contemplent le cœur de cette reine : "les justes brilleront comme le soleil dans le Royaume de leur Père" dit Jésus. Présentons-donc au monde la splendeur de ce Cœur Immaculé, de ce cœur glorieux qui est aussi un cœur humain mais qui se souvient de n'avoir jamais cessé de répondre de toutes ses forces aux prévenances divines. Elle a appliqué le premier commandement de son divin Fils, d'aimer Dieu de tout son cœur et de toute son âme. Et la théologie mystique de nous enseigner, avec saint Thomas, saint François de Sales, sainte Thérèse que le propre de l'amour, de l'amour surnaturel et divin est de transformer l'amant en la chose aimée, comme le feu change le fer en feu, lui laissant sa nature et son essence de fer et le revêtant des propriétés et des perfections du feu. Or, il est très certain qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais d'amour semblable à celui qui a toujours embrasé le cœur virginal de Marie. Ainsi le cœur de Marie est-il dans le cœur de Dieu, c'est-à-dire dans l'Amour puisque Dieu, c'est l'Amour. Ce dont nous souffrons tous, c'est de ce manque d'amour. Il a disparu de nos âmes, de nos cœurs, de nos familles, de nos sociétés, de nos milieux remplacé par la haine, par la jalousie, par l'envie, par les passions qui s'incarne s'expriment par la laideur qui nous environne. Alors retrouver l'Amour, vous retrouverez le beau. Alors courez vers la beauté du Cœur Immaculé de Marie, vous retrouverez l'amour.

    Que sera-ce de nous et de l'humanité si nous n'allons vers le Cœur Immaculé de Marie ? La mort.