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Sermon pour la Fête du Christ-Roi le 27 octobre 2002

 

Saint Thomas d’Aquin meurt avec, sur les lèvres, l’invocation du Te Deum : ‘Tu Rex gloriæ, Christe : O vous, Jésus, le Roi de gloire !’ Saint Ignace campe en belle place dans les Exercices une méditation qu’il estime culminante : De regno Christi ; sainte Thérèse croit défaillir d’amour chaque fois qu’elle entend chanter au Credo le cujus regni non erit finis. Seraient-ce là simplement manifestations d’une dévotion particulière et facultative ? Non, mais bien plutôt les traces, d’ailleurs éminentes, d’un culte capital qui s’impose universellement et que l’encyclique Quas primas du pape Pie XI recommande très spécialement à la piété de l’Eglise entière.

Ces mots cujus regni non erit finis, dont s’extasiait sainte Thérèse, viennent du concile de Nicée qui les inséra dans la formule de foi. La proclamation de la souveraine royauté du Christ remonte d’ailleurs beaucoup plus loin encore, jusqu’à Notre Seigneur lui-même. Lui, si humble, il n’hésite pas à déclarer : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur terre », et encore « Toutes choses m’ont été livrées par mon Père » ; au moment même où il va se mettre aux pieds de ses disciples, avant la Cène, il proclame : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dîtes bien, car je le suis en vérité ». Dans son dernier discours au peuple sur les châtiments et récompenses réservés dans la vie éternelle, il parle du Fils de l’homme qui viendra dans sa gloire, s’assiéra sur le trône de sa gloire et jugera les nations : « Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : ‘Venez les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde’ ; et à ceux qui sont à sa gauche : ‘Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges’ ». Au juge qui l’interroge durant la Passion : « Ergo Rex es tu ? ». Jésus répond nettement : « Tu dixisti : Ego sum ».

Comme Dieu, il est évident que Notre Seigneur possède, au même titre que le Père et le Saint-Esprit, la souveraineté suprême, la suprême royauté.

Comme Homme-Dieu, le Christ ne possède pas moins la suprême royauté ; il la détient à un double titre : et par droit de nature et par droit de conquête, comme nous le rappellent les constitutions de notre Institut.

Tout d’abord par droit de nature. L’empire sur toute chose est un attribut de la divinité, on l’a rappelé à l’instant. En assumant, par union hypostatique, une nature humaine de façon à ne faire avec elle qu’une seule personne, le Verbe n’a pas pu ne pas communiquer à cette nature humaine, si intimement liée à son être infini, son absolue souveraineté sur toutes choses.

Par droit de conquête ensuite. Pour nous rendre la vie surnaturelle perdue par le péché originel, le Verbe s’est offert éternellement à son Père : « Ecce venio » ; à l’heure dite, il est venu parmi les hommes, s’est fait l’un de nous et a mérité par son sang que la vie divine nous fasse retour : « Vous avez été affranchis, écrit saint Pierre, non par des choses périssables, de l’argent ou de l’or, mais par un sang précieux, celui de l’agneau sans défaut et sans taches, le sang du Christ ». C’est au prix du sacrifice héroïque du Calvaire que Notre Seigneur est devenu le chef de l’humanité rachetée ; à défaut de sa nature divine, cette vaillance hors de pair, la générosité sans bornes de son immolation, le sang de sa couronne, lui donneraient droit à nous commander souverainement. Il faut toute la bassesse de nos néants humains, l’odieuse suffisance de notre orgueil puéril, l’absence totale de la plus élémentaire reconnaissance, pour ne pas saluer, dans le Sauveur Jésus, le roi de puissance, le roi d’amour qui « n’a rien épargné » pour nous restituer les privilèges divins gaspillés par la sottise et l’ingratitude humaines. La première fois, pour nous élever à l’état surnaturel, il avait suffi à Dieu d’un souffle de sa bouche ; la seconde fois, pour nous rétablir dans l’héritage et compenser la faillite ancestrale, il y faudra un dernier soupir, celui du Verbe incarné, sur les deux traverses du Golgotha.

C’est ce que Notre Seigneur entend affirmer en voulant que l’écriteau dominant son gibet porte, s’imposant au monde, le titre que rien ne peut effacer et qu’aucune main sacrilège n’a pu arracher, le titre écrit en toutes les langues : « Je suis Roi : Jesus Nazarenus, Rex ». – « Ecrivez, ô Pilate, prononce le grand Cardinal Pie dans un beau panégyrique de saint Emilien, écrivez les paroles que Dieu vous dicte et dont vous n'entendez pas le mystère... Que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant ! Que la royauté de Jésus-Christ soit promulguée en langue hébraïque qui est la langue du peuple de Dieu, et en langue grecque qui est la langue des docteurs et des philosophes, et en langue romaine qui est la langue de l'empire du monde, la langue des conquérants et des politiques. Approchez maintenant, ô Juifs, héritiers des promesses ; et vous, Grecs, inventeurs des arts, et vous, Romains, maîtres de la terre ; venez lire cet admirable écriteau : fléchissez le genou devant votre Roi ! »

Le privilège de régir l'humanité, c'est bien au prix du sang que Notre-Seigneur l'a conquis, « quam acquisivit sanguine suo » (Actes, XX, 28). C'est, tout de même là un grand prix : magno pretio redempti estis (I Cor., VI, 20).

C'est au titre de son union hypostatique et de sa rédemption par la croix que le Christ possède la souveraineté absolue.

C'est une souveraineté dominant ciel, terre et enfer. Dieu, dit saint Paul, « a donné au Christ un nom au-dessus de tout nom, afin que, devant lui, tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les enfers » (Phil., II, 8).

Cette souveraineté s'étend plus particulièrement aux hommes, qu'ils appartiennent à l'Eglise triomphante, souffrante ou militante ; sur tous en effet rayonne l'influence de la grâce capitale du Christ. Cette action est manifeste dans les bienheureux et les élus du Purgatoire, auxquels il a mérité la grâce et le salut ; elle est manifeste dans les justes de la terre qu'il aide par son influx incessant - jugiter influit, dit le concile de Trente - à se maintenir et à croître dans l'amitié et la possession surnaturelle de Dieu.

Elle ne se borne par aux fidèles, qui gardent la grâce ; elle s'étend aux pécheurs pour les maintenir dans la foi et l'espérance ; elle s’étend, explique le pape Léon XIII cité par l'encyclique Quas Primas, « non seulement aux nations catholiques ou seulement à ceux qui, purifiés par le saint baptême, appartiennent de droit à l'Eglise, bien que des opinions erronées les aient dévoyés ou que le schisme les ait détachés de la charité ; il embrasse aussi tout ce qu'il existe d’homme n’ayant pas la foi chrétienne, de sorte qu’en toute vérité l'universalité du genre humain est soumise à la puissance de Jésus-Christ ». Déjà le pape Alexandre VIII avait condamné, le 7 décembre 1690, la proposition : « Les païens,  les juifs, les hérétiques et les autres qui sont dans des conditions de ce genre ne reçoivent d'aucune manière l'influence du Christ » (Denzinger, n° 1925).

Et même retenons que si Notre-Seigneur ne communique plus sa vie surnaturelle aux damnés, il règne encore sur eux : ils n'ont pas voulu le laisser régner par la miséricorde et l'amour, ils ne peuvent l'empêcher de régner par sa justice.

Mais voyez-vous, frères très chers, c'est surtout une royauté spirituelle. Le Christ, par sa doctrine, mérite de régner sur les intelligences. Il est la Vérité ; donc il mérite d'être écouté, d'être cru, et personne ne peut s'inscrire en faux contre ses dires dûment contrôlés, ni rejeter ce qu'il enseigne comme vrai.

Le Christ, par sa morale, mérite de régir les consciences : « Soyez parfaits », est-il venu nous dire, « comme le Père céleste est parfait ». Et comme cet idéal peut sembler trop haut ou trop invisible, le Verbe incarné l'a transformé en celui-ci : « Soyez parfaits comme le Fils est parfait ». Imiter son exemple, obéir à ses ordres, suivre ses conseils, voilà la règle de la vie chrétienne, le chemin de la perfection que nous enseigne les trois saints patrons de notre institut. Nous n'aurons d'ailleurs pas seulement à reproduire, du dehors, Jésus-Christ ; mais à le prolonger par le dedans, à devenir d'autres Lui-même. C'est sur notre fidélité à cette vocation d'autre Christ que nous serons jugé au dernier jour, et par le Christ lui-même, Souverain Juge.

Vérité suprême, loi suprême, juge suprême, voilà au spirituel les attributs de la royauté du Christ.

Il y a plus que cela encore : le Christ n'étend pas son domaine seulement sur les individus ; il a barre, de toute évidence, sur la cité et le gouvernement de la cité ; sa royauté est une royauté sociale. Autrement dit, à la question : les sociétés sont-elles, oui ou non, indépendantes, dans l'ordre moral et religieux, de toute autorité surnaturelle, - alors que les doctrines laïcistes ou apostates répondent : oui, sécularisation complète, indépendance absolue, - la vérité crie, à l'évidence, que non. « Par ces mots, la royauté sociale de Jésus-Christ », dit encore fort exactement le Cardinal Pie, « nous entendons le droit que possède l'Homme-Dieu, et avec lui l'Eglise qui le représente ici-bas, d'exercer sa divine autorité dans l'ordre moral sur les sociétés aussi bien que sur les individus, et l'obligation que ce droit impose aux sociétés de reconnaître l'autorité de Jésus-Christ et de l'Eglise, dans leur existence et leur action collective, comme cette autorité doit être reconnue par les individus dans leur for intérieur et leur conduite privée ».

Qui ne se rappelle la forte parole de saint Grégoire le Grand à l'empereur Maurice : « Sachez, grand empereur, que la puissance vous est accordée d'en haut, afin que la vertu soit aidée, les voies du ciel élargies et que l'empire de la terre serve l'empire du ciel », - parole si vigoureusement commentée par Bossuet dans l'oraison funèbre d'Henriette de France.

Saint Augustin développe la même pensée, par exemple dans sa lettre au gouverneur Boniface : « Autre chose est, pour le prince de servir Dieu en sa qualité d'individu, autre chose en sa qualité de prince. Comme homme, il le sert en vivant fidèlement ; comme roi, en portant des lois propres à faire régner la justice et repousser l'iniquité et en les sanctionnant avec une vigueur convenable. Les rois servent le Seigneur en tant que rois, quand ils font pour sa cause ce que les rois seuls peuvent faire ». Ailleurs, il précise que « les sociétés publiques participent aux devoirs des simples particuliers et ne peuvent trouver la félicité qu'à la même source », c'est-à-dire en étant fidèles aux enseignements du Maître et Roi, Jésus-Christ.

Que l'on ne dise pas d'ailleurs qu'il suffit aux gouvernements de faire observer la justice naturelle, qu'ils n'ont point à faire régner la loi du Christ. Au sixième concile général, le pape saint Agathon affirmait déjà : « Le Tout-Puissant, en remettant aux princes la garde de la société chrétienne, a voulu qu'ils usent du pouvoir qui leur est confié pour chercher et conserver sans tache la vérité enseignée par ce Dieu, de qui ils tiennent leur royauté, et qui est lui-même le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Qu'ils fassent donc tous leurs efforts pour faire régner la vraie doctrine, telle qu'elle a été enseignée par les apôtres et transmise par leurs successeurs ».

Voilà bien là le sens réel de la Fête que nous solennisons aujourd'hui. Mais me diriez-vous puisqu'il existe une fête du Sacré-cœur, pourquoi une fête spéciale pour le Christ-Roi ? Sans doute la fête du Sacré-cœur exalte bien Jésus-Roi, mais il s'agit spécialement de la royauté d’amour du Sauveur sur le monde, comme si l'Eglise disait à ses fidèles : « Venez à Notre-Seigneur ; voyez comme il est si bon ». Ici, l'objet n'est pas seulement ni principalement la royauté de Notre-Seigneur au titre de son amour, c'est sa royauté au titre de sa souveraineté infinie sur toute créature : le Christ mérite d'être obéi et vénéré non tant parce qu'il aime, mais à cause de ce qu'il est. Et puis la fête du Sacré-Cœur ne met pas spécialement l'accent sur le titre de Notre-Seigneur à être aimé socialement : c'est l'amour individuel de chaque chrétien qui est réclamé ; ici l'on veut fêter le privilège de Notre-Seigneur d'après lequel non seulement les individus mais les sociétés ont le devoir de reconnaître sa puissance royale, au risque de périr !

Ce règne, qu'est-il d'abord ? « Mon royaume n'est pas de ce monde ! » Il n'a rien à voir avec celui des princes temporels. Il est avant tout un règne invisible mais total du Christ-Jésus dans l'intérieur des âmes. Là réside son trône et son efficacité pour les individus et les sociétés.

Qu'en est-il du règne invisible du Christ dans l'intérieur des âmes ? Qui le dira ? « Un seul acte d'amour, disait Notre-Seigneur à sainte Marguerite-Marie, compense pour des milliers de pécheurs ». Il faudrait pouvoir dénombrer toutes les fidélités, tous les élans, toutes les générosités, la pratique des vertus dans le cloître ou la vie séculière, la sainteté cachée des pères et mères de famille et celle des âmes virginales, les efforts ignorés des missionnaires pour conquérir au Christ-Roi, s'il le faut en livrant leur sang, des pays et des âmes. La France comme chaque nation représentée ici par vous, chers séminaristes, a été conquise par le témoignage et le témoignage du sang. Que chacun d’entre vous se rappelle que s’il est chrétien encore aujourd’hui dans son pays respectif, ce n’est pas parce que nos ancêtres ont su manier le dialogue, la politique, ou le respect des fausses religions. Et vous ne le savez que trop bien, notre monde aujourd’hui déchristianisé aura besoin que les générations nouvelles prennent modèle et suivent jusqu’au bout le Christ pour témoigner qu’Il est non pas un mode de vie, une certaine idée de l’homme, non pas un roi mais le Roi.

Dieu seul sonde les reins et les cœurs ; Dieu seul sait; Dieu seul apprécie à sa valeur le royaume invisible du Christ-Roi.

Alors mes biens chers frères, mes biens chers amis, cherchons d'abord le royaume des cieux sachant que le reste nous sera donné par surcroît.

Laissons nous gouverner entièrement par son autorité si bénéfique. Laissons-le siéger en notre âme et notre cœur ! Répétons-lui souvent : Fiat voluntas tua sicut in cælo et in terra.

Oui, qu'il règne ! Soyons ses soldats, ses disciples et ses amis comme il nous a appelés ! Et travaillons pour le triomphe du Christ-Roi par Marie, Reine de l'Univers.

Ainsi soit-il.