ICRSP

 


Sermon prononcé par M. le Supérieur du Séminaire, M. l'abbé Mora,
en la fête de Saint benoît le 21 mars 2003

Monseigneur,

Messieurs les abbés, Messieurs les séminaristes,

Mes biens chers frères,

Le nom de S. Benoît évoque une des plus grandes gloires de l'Eglise. Depuis quinze siècles il ne cesse d'entraîner dans le sillage de son exemple et de son ascèse des milliers et des milliers d'âmes. Les abbayes de ses moines dressent dans tous les pays leur architecture de spiritualité, phares de science et clochers de prières.

Pourtant est-il autre chose que le chef de file d'une élite ? Au delà du cercle de ses moines et de ses oblats, son rayonnement peut-il atteindre tous les fidèles ? Son souvenir renferme-t-il encore une leçon actuelle et appropriée à nous – prêtres et séminaristes – dans cet Institut placés sous son patronage ?

N'en doutons pas ! Si la réalisation, dans toute sa pureté, de son idéal reste l'apanage d'âmes choisies, l'esprit qui anime sa vie et sa règle peut aussi vivifier tout chrétien. Si haut qu'il soit, S. Benoît est le saint de tous, comme Notre-Seigneur et la T. S. Vierge, malgré la sublimité de leur sainteté, restent quand même les premiers exemplaires de tous les chrétiens, selon l'affirmation du Maître et de son Apôtre : « Je vous ai donné l'exemple pour que vous fassiez comme j'ai fait moi-même. Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ. »

En cette solennité de notre saint Patron, c'est cette leçon générale de sa vie que nous devons considérer, persuadés que le meilleur hommage à rendre à nos saints est de mettre à profit leur exemple.

Né à Nursie, en Italie, en 480, Benoît vient à Rome pour faire ses études. Choqué par la petitesse et la turpitude de la société romaine de cette fin du Ve siècle, il quitte la ville, se dirige vers les montagnes et les forêts des Apennins et se fixe près de Subiaco, pour y vivre sous le regard de Dieu. Il y attire aussi le regard des hommes, d'amis et d'ennemis. Les amis, ce sont des âmes sœurs de la sienne, en quête d'une vie plus près de Dieu : et pour satisfaire leurs élans il lui faut fonder autour de son Sacro Speco ces douze monastères dont le pèlerin visite encore les ruines avec une piété émue. Les ennemis, ce sont tous ceux qu'ont circonvenus des calomnies et qui obligent le saint à quitter son cher Subiaco. Il gagne la Campanie pour s'établie sur le Mont Cassin qu'il rendra à jamais illustre par la fin de sa vie tout unie à Dieu et par la rédaction de sa règle qui fait de lui le patriarche législateur.

Mais pour qui cherche l'âme à travers les événements de la vie journalière, il y a matière à plus ample découverte : celle d'un idéal de vie contenu en ces deux mots : liturgie et travail – ora et labora qui résument toute la vie bénédictine.

Liturgie et travail : deux mots d'ordre que tout chrétien peut faire siens – spécialement dans notre Institut – et que nous retiendrons comme l'enseignement le plus pratique de notre saint Patron.

 

1 Liturgie

La liturgie, vous le savez, c'est la prière, la prière publique, la prière officielle de la société chrétienne, de l'Eglise : le saint sacrifice de la messe, les sacrements, la louange de Dieu.

Cette louange de Dieu, cet opus divinum, comme l'appelle S. Benoît, sera la première obligation de ses moines. Et quelle tristesse de voir aujourd’hui les abbayes bénédictines, à part de rares exceptions, jadis prestigieuses et rayonnantes, d’où montaient sans cesse les louanges vers le Créateur, privées de toutes ces richesses, engluées dans l’esprit du monde,… quand elles ne sont pas déjà vides.

Or, comme l'a justement remarqué un ancien abbé de Solesmes, dans un ouvrage sur l’Œuvre de Dom Guéranger, le premier abbé du grand monastère, « cette prière liturgique n'est pas une spécialité ou, comme on dit aujourd'hui, une spécialisation. » Non, « c'est la forme de toute prière chrétienne. »

Nous pouvons alors mieux apprécier, chers prêtres et séminaristes, la chance que nous avons de pouvoir chanter chaque jour dans cette chapelle l’antique prière liturgique de l'Eglise. Permettez-moi de citer ici Dom Guéranger, le grand bénédictin restaurateur de l'Ordre :

" La prière est pour l’homme le premier des biens. Elle est sa lumière, sa nourriture, sa vie même, puisqu’elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière, nourriture et vie. Mais, de nous-mêmes nous ne savons pas prier comme il faut ; il est nécessaire que nous nous adressions à Jésus-Christ, et que nous lui disions comme les Apôtres: Seigneur, enseignez-nous à prier. Lui seul peut délier la langue des muets, rendre diserte la bouche des enfants, et il fait ce prodige en envoyant son Esprit de grâce et de prières, qui prend plaisir à aider notre faiblesse, suppliant en nous par un gémissement inénarrable.

Or, sur cette terre, c’est dans la sainte Église que réside ce divin Esprit. Il est descendu vers elle comme un souffle impétueux, en même temps qu’il apparaissait sous l’emblème expressif de langues enflammées. Depuis lors, il fait sa demeure dans cette heureuse Épouse ; il est le principe de ses mouvements ; il lui impose ses demandes, ses vœux, ses cantiques de louange, son enthousiasme et ses soupirs. De là vient que, depuis dix-huit siècles, elle ne se tait ni le jour, ni la nuit. Tantôt, sous l’impression de cet Esprit qui anima le divin Psalmiste et les Prophètes, elle puise dans les Livres de l’ancien Peuple le thème de ses chants ; tantôt, fille et sœur des saints Apôtres, elle entonne les cantiques insérés aux Livres de la Nouvelle Alliance ; tantôt enfin, se souvenant qu’elle aussi a reçu la trompette et la harpe, elle donne passage à l’Esprit qui l’anime, et chante à son tour un cantique nouveau ; de cette triple source émane l’élément divin qu’on nomme la Liturgie."

                        Tout homme droit reconnaît que la religion constitue son premier devoir d'homme. Il n'est pas nécessaire d'être catholique pratiquant pour admettre au moins théoriquement cette loi primordiale. « Je suis né pour chanter Dieu », a dit le stoïcien Epictète, et le poète Lamartine a écrit ce vers inoubliable : « L'univers est le temple et la terre est l'autel. »

Car la prière n'est pas seulement une obligation privée. Elle est aussi un devoir social. Elle doit monter vers Dieu non seulement du secret du cœur et dans le silence de nos recueillements, mais portée par la voix des hommes assemblés, pour reconnaître l'autorité sociale de Dieu.

Et voilà bien une première leçon très opportune et adaptée à la vie de tous que nous apporte S. Benoît : accomplir fidèlement, dignement et humblement l'ensemble de nos prières publiques et officielles : la liturgie.

Nous devons souligner aujourd'hui l'importance primordiale de la fidélité à la Sainte Liturgie ; permettez-moi, une fois encore de laisser la parole à Dom Guéranger qui, dans l'"Hérésie antiliturgiste" , met bien en lumière cet orgueil humain qui à la prétention de toujours faire mieux, en étant "moderne"… il  note à propos de la prétendue réforme protestante dont nous retrouvons, hélas, de nombreuses erreurs répandues aujourd'hui parmi les catholiques :

" Ainsi, tous les sectaires, sans exception, commencent par revendiquer les droits de l’antiquité; ils veulent dégager le christianisme de tout ce que l’erreur et les passions des hommes y ont mêlé de faux et d’indigne de Dieu ; ils ne veulent rien que de primitif, et prétendent reprendre au berceau l’institution chrétienne. A cet effet, ils élaguent, ils effacent, ils retranchent; tout tombe sous leurs coups, et lorsqu’on s’attend à voir reparaître dans sa première pureté le culte divin, il se trouve qu’on est encombré de formules nouvelles qui ne datent que de la veille."  

"La suppression des choses mystérieuses dans la Liturgie protestante devait produire infailliblement l’extinction totale de cet esprit de prière qu’on appelle onction dans le catholicisme. Un cœur révolté n’a point d’amour, et un cœur sans amour pourra tout au plus produire des expressions passables de respect ou de crainte, avec la froideur superbe du pharisien"

"La réforme liturgique ayant pour une de ses fins principales l’abolition des actes et des formules mystiques, il s’ensuit nécessairement que ses auteurs devaient revendiquer l’usage de la langue vulgaire dans le service divin. Aussi est-ce là un des points les plus importants aux yeux des sectaires. Le culte n’est pas une chose secrète, disent-ils ; il faut que le peuple entende ce qu’il chante. La haine de la langue latine est innée au cœur de tous les ennemis de Rome ; ils voient en elle le lien des catholiques dans l’univers, l’arsenal de l’orthodoxie contre toutes les subtilités de l’esprit de secte, l’arme la plus puissante de la papauté.  

"Avouons-le, c’est un coup de maître du protestantisme d’avoir déclaré la guerre à la langue sainte ; s’il pouvait réussir à la détruire, son triomphe serait bien avancé. Offerte aux regards profanes, comme une vierge déshonorée, la Liturgie, dès ce moment, a perdu son caractère sacré, et le peuple trouvera bientôt que ce n’est pas trop la peine qu’il se dérange de ses travaux ou de ses plaisirs pour aller entendre parler comme on parle sur la place publique."

Ne voyons-nous pas ces erreurs dénoncées par l'Abbé de Solesmes répandues, hélas, aujourd'hui parmi les catholiques ? N'en voyons-nous pas tous les jours les conséquences désastreuses pour la foi ?

S. Benoît savait combien il était important que la société comme telle rende un culte public à Dieu. Ses moines ont œuvré à édifier la Chrétienté et, par la prière liturgique – la supplication de l’Epouse à l’Epoux –, ont ainsi converti les petits et les grands, c’est-à-dire les royaumes, chrétiens jusqu’à nos jours, et apostats aujourd’hui.

La prière publique ainsi accomplie dans l'esprit de S. Benoît voit se réaliser la belle promesse de Notre-Seigneur : « Je vous le dis encore, si deux d'entre vous s'accordent sur la terre, quelque chose qu'ils demandent, ils l'obtiendront de mon Père qui est dans les cieux. Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » (Matth., XVIII, 19 et 20).

Remarquons enfin que le Chant grégorien doit avoir la première place dans la Sainte Liturgie, comme le rappelle le dernier concile… Dom Gajard souligne que le chant propre de la Liturgie est un art :

"à la fois divin, par son inspiration surnaturelle et ce parfum de sainteté douce et aimable répandu sur toute les mélodies, et en même temps si profondément humain, par sa structure musicale et la résonance qu’il trouve dans les âmes simples, droites et soucieuses de la vérité : tel est l’art grégorien, tel qu’il ressort de l’étude attentive, minutieuse et impartiale de ses sources."

"Ajoutons que ces pièces admirables, si belles qu’on n’a jamais pu les surpasser en plénitude comme en profondeur, textes et chants, ne sont pas le fruit de la pensée et de la méditation d’un homme, d’un compositeur de génie. Elles sont nées de la contemplation surnaturelle, jaillies du cœur des saints en plein commerce avec Dieu, sous la lumière de la foi.  « Si nous voulons arriver à saisir cette subtile douceur d’amour qui fait le fond des cantilènes grégoriennes, la condition est formelle : chanter pour Dieu seul, en esprit de prière."

Ayons à cœur nous prêtres et séminaristes de l'Institut du Christ Roi Souverain Prêtre de garder fidèlement ce chant grégorien si bien mis en honneur par les fils de Saint Benoît; d'en faire l'aliment de notre prière et le soutien de notre apostolat !

Le disciple de S. Benoît n'est pas seulement l'homme de la prière. Son nom est encore synonyme de travail.

 

 II  Travail

Sans doute, pour le plus grand nombre, le travail du Bénédictin semble un travail réservé. Il se représente ce moine uniquement ou presque continuellement cloîtré dans la bibliothèque de l'abbaye, le front penché sur de gros livres ouverts, les yeux usés à force de déchiffrer les textes. Son nom n'est-il pas devenu l'équivalent de savant et n'est-ce pas faire le plus grand éloge de quelque illustre historien que de lui attribuer une science de Bénédictin ?

N'oublions pas pourtant que si telles abbayes se sont fait un renom de sanctuaires de la science, d'autres ont été surtout des colonies de défricheurs, comme ces Bénédictins maniant la charrue autour de leur abbaye de la Nouvelle-Nursie. Et non moins que les Mabillon et les Dom Guéranger, ils étaient les fils légitimes de S. Benoît.

Ne lisons-nous pas dans sa règle, par exemple au chapitre 66, son désir formel de voir ses moines subvenir à leur subsistance par leurs propres moyens, ce qui comporte l'exercice de tous les métiers ? « Il est à souhaiter, écrit-il, que le monastère contienne tout ce qui est nécessaire à la vie : de l'eau, un moulin, un jardin, un pétrin... Il est à souhaiter que les divers métiers soient exercés dans les murs mêmes du monastère... » Comme le plus grand nombre des hommes, sur l'indication de leur Père S. Benoît, les disciples ont travaillé de leurs mains.

Ecoutez entre mille autres ce témoignage d'Anatole France, peu suspect de bienveillance en faveur de l’Eglise :

" Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où nous vivons et les âmes de ses anciens habitants ; ils ont creusé dans le sol (de la France) une indestructible empreinte. Il n'est pas indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la terre ; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie et de hautes espérances !"

A cette époque d’anticléricalisme, tous n’étaient pas ignorants comme aujourd’hui, et la multitude reconnaissait encore les bienfaits que l’Eglise leur avait procurés !…

Ceux qui ont mérité pareil hommage n'ont pas forligné à la vocation que leur avait assignée leur fondateur. Ils ont compris avec lui la loi divine du travail et que Dieu a grandement honoré sa créature en l’associant ainsi à sa puissance. Ils ont fait du travail, du travail rythmé et sanctifié par la prière liturgique, le moyen de leur sanctification et du bonheur de toute l’humanité.

Comme elle est apparentée à la nôtre, cette vie de S. Benoît et de ses disciples ! Ils travaillent la même matière, ils manient les mêmes outils, ils remplissent les mêmes tâches bien humbles. Mais par l'acceptation pleinement consentie de ce labeur, par la patience dans ses difficultés et ses ennuis, par l'offrande à Dieu de ces oeuvres humaines, ils ont donné à leur vie d'ici-bas une intention et une valeur d'éternité. A nous d’en faire de même !

Voyez-vous ! Entre les saints et les autres, la différence ne réside pas tant dans la différence du travail réalisé que dans la manière diverse de l'accomplir. Les saints y ont vu la volonté de Dieu, qu'ils ont aimée et embrassée. Les autres l'ont subi comme la tâche du forçat ou rempli pour le seul bien-être et les jouissances terrestres qu'il assure.

A nous d'en faire, à l'école de S. Benoît et de ses disciples, un instrument de conquête du ciel !

Vous connaissez bien sûr la devise du bénédictin. Elle tient en un seul mot : Pax, la paix, cette paix que le monde ne peut donner.

Sur le soir de sa vie, proscrit et errant de ville en ville pour échapper au supplice, las de son existence traquée, Dante, le grand poète italien, vint un jour frapper à la porte du monastère de Font-Avellane, sur une des plus hautes cimes des Apennins. ‑ « Que demandez-vous, voyageur ? », lui dit le Frère portier. ‑ « La paix ! », répondit l'illustre banni. Alors il fut admis dans le monastère ; une cellule lui fut assignée, que l'on montre encore au touriste ; il y vécut des jours de recueillement et de pénitence, ce qui fit descendre un peu de calme sur son âme agitée.

Quel est l'homme qui ne cherche, pas la paix ? La paix, un mot si souvent et si mal employé de nos jours, et tout spécialement ces derniers temps ! On oublie que la paix est la tranquillité de l'ordre selon la belle définition de saint Augustin : sans ordre il ne peut y avoir de paix véritable! Et l'ordre règne dans une existence que remplissent la prière et le travail. L'esprit d'un S. Benoît, nous venons de le voir, à travers sa vie, sa règle et son œuvre, fut un esprit de prière et de travail. Et tous les chrétiens qui dans le monde en pénétreront leur existence, en éprouveront la bienfaisance pacifiante.

Il est à la portée de tous les chrétiens d'animer leur vie de l'esprit dont ces maisons de la prière entretiennent la flamme.

S. Benoît, notre Patron, n'est pas seulement un intercesseur dont l'image vous invite à la confiance, mais un maître et un modèle qui nous montre, comme à ses moines, la route à suivre qui conduit au bonheur éternel.  Ainsi soit-il.