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Sermon du 22 mars 2021 donné à l’occasion de la messe solennelle en l'honneur de saint Benoît, patron de l'Institut

par Mgr Wach,
Prieur Général de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre

Monsieur le Supérieur,
Messieurs les chanoines,
Ma Mère,
Ma sœur,
Bien chers fidèles,

Le nom de saint Benoît évoque l’une des plus grandes gloires de l’Église du Christ. Depuis quinze siècles, il ne cesse d'entraîner dans le sillage de son exemple et de son ascèse des milliers et des milliers d’âmes. Les abbayes de ses moines dressent dans tous les pays leur architecture de spiritualité, phares de science et clochers de prières.

Pourtant, est-il autre chose que le chef de file d’une élite ? Au-delà du cercle de ses moines et de ses oblats, son rayonnement peut-il atteindre la masse des fidèles ? Son souvenir renferme-t-il encore une leçon actuelle et appropriée à ce commun des clercs et des fidèles, placés, comme vous, sous son patronage, autour de ces églises ou dans ces villes et villages qui portent son nom ?

N’en doutez pas ! Si la réalisation, dans toute sa pureté, de son idéal reste l’apanage d'âmes de choix, l’esprit qui anime sa vie et sa règle peut aussi vivifier la masse des chrétiens et aussi notre petit Institut. Si haut qu’il soit, saint Benoît est le saint de tous, comme Notre-Seigneur et la très Sainte Vierge, malgré la sublimité de leur sainteté, restent quand même les premiers exemplaires de tous les chrétiens, selon l’affirmation du Maître et de son Apôtre : « Je vous ai donné l’exemple pour que vous fassiez comme j’ai fait moi-même. Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ. »

À n’en pas douter mes chers amis, saint Benoît, notre doux Patron, est à l’origine de notre chrétienté. Aujourd’hui, devant l’effroyable décadence actuelle et la désagrégation de tout ce qui a été l’Europe chrétienne, il nous faut recevoir les leçons de ce grand saint du vie siècle. La crise de notre monde contemporain, partagé entre les ambitions rivales d’idéologies souvent opposées, et surtout grotesques et mortifères, n’est pas d’abord, quoiqu’on puisse souvent l’entendre, énergétique, économique, monétaire et même sanitaire, elle est d’abord culturelle, morale, et plus profondément encore, spirituelle. Notre monde contemporain a le vertige de l’abîme, il veut se substituer à Dieu, il se veut autonome et fait abstraction des lois naturelles et morales. C’est ainsi qu’il va réduire la terre à un désert, la personne à un robot, la communauté fraternelle à une collectivisation planifiée. Souvent, ce monde introduit la mort, là où Dieu veut la vie. Nous retournons au paganisme et à l’époque barbare, bien pire encore, car nous faisons fi de la culture grecque et latine.

L’Europe a été enfantée par le christianisme, à l’époque où l’Empire romain s’écroulait. Les barbares, eux aussi, étaient là, et eux aussi ont été conquis. Conquis par quoi ? Certes, par la splendeur des vestiges de la culture grecque et latine qui opéraient, et opéreront toujours d’ailleurs, une certaine séduction. Cela est vrai ! Mais l’historien sérieux qui étudie ce retournement de situation s’aperçoit que c’est le christianisme qui a fait la conquête des barbares.

Certes, les barbares étaient des êtres rudes, violents, certainement porteurs de vraies richesses humaines, et ils avaient à leur service des techniques avancées, mais finalement ils étaient singulièrement étrangers à la civilisation qui avait rendu possibles Socrate et Platon. L’Église les a pris tels qu’ils étaient ; elle a refait leur âme avec l’Évangile et, en même temps, leur a transmis cette forme supérieure d’humanité qu’elle avait héritée elle-même des Grecs et des Romains. D’où, dès le début, dans l’homme européen, trois composantes : la puissance vitale des barbares, la force conquérante de la foi chrétienne, les immenses richesses culturelles de l’homme antique. Mais s’agit-il vraiment de conquête ? Non, ce mot ne convient pas, ni même celui d’éducation, pourtant plus noble… En fait, pour comprendre l’action de l’Église, il faut faire appel à une autre notion, autrement mystérieuse, spécifiquement chrétienne, celle de la conversion. L’Église a converti les barbares, comme elle convertit tout homme, en pénétrant dans les jointures de son âme et de son corps, le renouvelant à une profondeur inimaginable, au point que tout en lui est changé : ses gestes, son langage, son cœur, sa propre vie sociale…

D’où la naissance de cette chrétienté sacrale qui a couvert l’Europe de monastères et de cathédrales, et qui s’est donnée de nouvelles institutions qui ont pris en charge l’éducation intégrale de l’homme. Nous ne pouvons qu’admirer ici le rôle essentiel de la Règle de saint Benoît, qui a su opérer un admirable équilibre entre la conversion des barbares et leur éducation humaine. C’est la Croix du Christ, prêchée par ces jeunes bénédictins, qui convertit l’Europe, la folie de la Croix qui appelle à la démesure, qui porte comme noms : la Foi, l’Espérance et la Charité. Voilà ce qui a converti le monde, n’en doutons pas ! Les vertus théologales se nourrissent d’un feu terrible, le feu même du Dieu vivant. Et ce feu communique à notre âme une brûlure mortelle, la brûlure de l’infini : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. […] Vend tous tes biens aux pauvres et suis-moi ».
Chers séminaristes, vous comprenez bien que ces hommes, fils de saint Benoît, que ces glorieux chrétiens, à cette époque des barbares, ne reconstruisirent point l’harmonie des temples grecs ; mais ils donnèrent les générations qui construisirent des cathédrales avec ces voûtes qui s’élèvent de plus en plus haut, avec ces flèches qui montent jusqu’au ciel.

Chesterton écrivit de très belles choses sur tout ce que l’on doit à la Règle de saint Benoît pour concilier et exalter l’héritage de l’Ancien Monde et de l’Évangile. Il souligne le rôle civilisateur de cette règle.

Nous sommes de nouveau, chers amis, à une époque charnière de l’histoire de notre monde. Si nous voulons survivre, et ne pas devenir, comme le prédisait le Comte Carlo Sforza, ministre italien mort au début des années 1950, une misérable presqu’île de l’Asie encore païenne où, j’ajouterai, sous la domination du Croissant, il nous faut retrouver notre identité et notre civilisation chrétienne. La véritable unité de nos pays chrétiens européens fut la Foi que nous avions plaisir, courage et honneur d’aller diffuser outre-mer et outre-terre.

À Gricigliano, avec l’aide de Dieu, et s’Il le permet, demain vous serez ses nouveaux évangélisateurs comme furent les fils de saint Benoît en leur temps. Pour cela, mes chers amis, il nous faut avoir assurément, et cultiver, deux grandes vertus : l’obéissance et l’humilité.

Saint Benoît, par une éducation forte et tendre, eut des disciples dignes de lui qui marquèrent l’histoire du monde. L’obéissance était pour lui essentielle, et sa paternité toute bienveillante ne dégénérait jamais en faiblesse. Elle demeurait l’autorité douce, condescendante, aimable et aimée, mais l’autorité, car, rappelons-le, elle vient toujours de Dieu. Ce n’est point aux hommes que l’on obéit, mais à Dieu même, à travers l’autorité légitime. Voyez-vous, avec cette éducation forte et tendre, il eut des disciples dignes de lui. Ses disciples appartenaient souvent aux plus nobles familles, parfois c’étaient des fils de barbares parvenus, il les soumettait tous à sa règle et exigeait l’obéissance, même intérieure. Il avait le don de lire dans la pensée, dans les cœurs, même les sentiments les plus secrets. Un soir, le fils d’un haut magistrat fut chargé, à son tour, de l’éclairer pendant le dîner, et comme il se tenait devant la table avec son flambeau allumé, son orgueil se révoltait et il se disait : « Qu’est-ce donc que cet homme pour que je me tienne ainsi, pendant qu’il mange, devant lui, un flambeau à la main, comme un esclave ? ». Benoît vit cette révolte silencieuse et l’âme bouleversée du jeune homme. Il lui fit sur-le-champ de très vifs reproches, remit le flambeau à un autre et le renvoya dans sa cellule. C’est par de telles leçons qu’il formait et courbait les caractères les plus hauts. Mais il voulait qu’on obéît spontanément et librement. La liberté qui se détermine par la raison et par les pensées de foi, est seule méritoire et joyeuse ; si elle est influencée par la force, surtout par la violence, c’est une servitude. Faire son devoir par conscience, par amour, obéir à ses supérieurs parce qu’ils parlent au nom de Dieu et qu’en les écoutant on obéit à Dieu, telle est la ligne de conduite chrétienne qui est génératrice d’ordre, de joie et de paix. Un solitaire s’était attaché au pied une chaîne dont l’autre bout était rivé à un roc ; il lui fit dire : « Si tu es vraiment serviteur de Dieu, brise ta chaîne de fer et ne garde que la chaîne du Christ ».

Ne porter que « la chaîne du Christ », c’est conquérir la vraie liberté. Elle nous affranchit, en effet, de nos vices, de nos passions, de notre esprit propre, pour nous soumettre au joug, à la volonté de Jésus-Christ. Tout d’abord, la chaîne vous apparaît lourde et incommode, elle contrarie vos goûts, vos instincts, vos aspirations à l’indépendance ; mais, avec la grâce de Dieu, vous vous convainquez bientôt que Jésus n’exige que ce qui est raisonnable, juste et bien, et vous jouissez de ce bonheur délicieux : la liberté dans le devoir et dans la volonté de Dieu.

Ah ! chers séminaristes, si vous pouviez comprendre combien l’obéissance est importante pour la sanctification et pour l’avancement du Royaume de Dieu ! L’obéissance est la victoire de la croix du Christ. On peut lire au livre des Proverbes : « L’homme obéissant publiera sa victoire ».

Comment ne pas conclure sur ce sujet avec le grand Bossuet : « Disons que l’obéissance porte grâces pour accomplir l’effet du commandement, et que le commandement porte grâces pour donner efficace à l’obéissance ». Quel génie théologique avouons-le !

Mais parlons maintenant d’une autre vertu impérativement requise pour être disciple de saint Benoît, j’ai parlé de l’humilité.

Ouvrons le chapitre septième de la règle de saint Benoît :

La divine Écriture, mes frères, nous fait entendre ce cri : “Quiconque s’élève sera humilié, et celui qui s’humilie sera exalté”. […] Si donc, mes frères, continue saint Benoît, nous voulons atteindre le sommet de la suprême humilité, et parvenir promptement à cette élévation céleste où l’on monte par l’humilité de la vie présente, il nous faut, par les degrés ascendants de nos œuvres, dresser cette échelle qui apparut à Jacob durant son sommeil et par laquelle il voyait des anges descendre et monter. Cette descente et cette montée signifiaient pour nous, sans aucun doute, que l’on descend par l’élèvement et que l’on monte par l’humilité. Cette échelle ainsi dressée, c’est notre vie en ce monde, que le Seigneur élève jusqu’au ciel, si notre cœur s’humilie.

Comment se fait-il que de nos jours on parle si peu de la vertu d’humilité alors qu’elle est la base de toute civilisation chrétienne ?

On parle d’épanouissement, de se réaliser. Balivernes que tout cela ! On y voit le démon qui veut nous perdre et détruire notre générosité sincère à servir Dieu et son Église, pour à la fin faire sa propre volonté !

On demandait un jour à Démosthène quelle était la première qualité d’un orateur. « C’est, répondit l’Athénien, d’avoir une bonne prononciation. » On lui demanda alors quelle était la seconde, puis la troisième. Et il fit chaque fois la même réponse : « C’est d’avoir une bonne prononciation ». Saint Augustin, après avoir rapporté ce trait, ajoute : « Si maintenant vous m’interrogiez pour savoir quelle est à mon sens la vertu la plus importante de toute la religion chrétienne je vous dirais que c’est l’humilité ; et autant de fois que vous me poserez la même question, je vous ferai toujours la même réponse1 ».

Le même saint Augustin fait remarquer que l’humilité est une vertu spécifiquement chrétienne.

On la recherche en vain chez les philosophes de l’Antiquité2 : c’est qu’elle vient de celui qui étant le Très-Haut a voulu pour nous se faire humble3.

Saint Benoît est un exemple en la matière, mais cette humilité n’est pas celle de faux dévots qui travaillent pour la satisfaction d’eux-mêmes. Le diable est encore là et subtil pour nous faire croire que la sainteté est là où elle n’est pas. Je dois vous citer en son entier un commentaire de la règle par dom Delatte :

C’est à bon escient que saint Benoît a fixé les traits caractéristiques de notre vie, lui qui avait commencé par être anachorète et qui avait connu la pauvreté extrême. Il y a des vertus et des saintetés prismatisées : telle ou telle âme aura l’outrance, soit de la pauvreté, soit de la mortification, soit du zèle et d’une sorte d’emportement surnaturel ; il y a une ligne d’un rouge vif dans le spectre de cette sainteté, une couleur tranchante : c’est là ce que les hommes voient le mieux et ce qu’ils imitent peut-être le moins difficilement, quitte à le faire grimacer un peu. Aussi bien, toutes les vertus ont un caractère fragmentaire et relatif : fragmentaire, et notre attention ne devrait jamais se porter sur l’une d’elles de telle sorte qu’elle éclipsât les autres dans notre pensée ; relatif parce que les vertus sont toutes dispositives et se rapportent à la contemplation, à l’exercice constant et profond de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. À côté des saintetés prismatisées, il est quelques saintetés blanches, où les tons sont fondus dans une simplicité et une égalité parfaites ; cela fait moins d’effet, on s’en aperçoit moins, et les inattentifs ne s’aperçoivent même de rien du tout. Mais il suffit que Dieu y reconnaisse une ressemblance plus achevée avec le Seigneur et avec sa Mère4.

Oui, chers amis, la vraie humilité est dans le renoncement : renoncement à soi, renoncement au péché, renoncement à sa volonté propre. L’humilité, mes chers amis, c’est la connaissance réelle et authentique de son néant et de sa misère. Saint Bernard enseigne : « L’humilité est la vertu par laquelle l’homme, dans une parfaite connaissance de lui-même, s’avilit à ses propres yeux ». J’ai lu, mais ne sais plus chez quel auteur, que « être humble, c’est être semblable à un vase vide dans lequel Dieu verse sa grâce5 ».

Ah, mes bien chers amis, si nous pouvions tous comprendre que nous sommes des vases vides ! Et en plus, comme le dit saint Paul, des vases bien fragiles. Nous pouvons cependant porter des trésors, et le trésor des trésors, c’est l’Esprit Saint, présent dans notre âme, et qui manifeste sa présence par des fruits dont la liste, que nous donne saint Paul dans sa Lettre aux Galates, évoque bien l’atmosphère diffusée autour de lui par un homme vraiment humble : charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, douceur, maîtrise de soi. Si nous avons compris cela, nous abandonnerons notre superbe, notre mauvais caractère, notre assurance prétentieuse sur nos idées, notre savoir-faire, etc., et nous serons d’humbles et obéissants disciples du très grand, parce qu’humble, saint Benoît.

Il nous faut maintenant prier la Vierge Sainte et lui demander avec confiance et persévérance ces grands dons de la véritable obéissance et humilité qui font tellement défaut à notre monde contemporain ; ils sont une des caractéristiques de l’esprit évangélique et, par là même, ils s’opposent directement à l’esprit du monde dont l’apôtre saint Jean nous dit : « N’aimez point le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui. Car tout ce qui est dans le monde, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais du monde. Le monde passe et sa concupiscence aussi ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement6 ». Le monde dont il s’agit ici est celui dont Notre-Seigneur a dit qu’il a Satan pour prince7 ; c’est celui dont saint Paul recommande d’user comme n’en usant pas8. Ce monde-là a besoin de l’humilité qui serait un excellent remède à tant de maux qui rongent le cœur des hommes, qui divisent et ruinent les familles, qui ravagent les peuples et les États. Il est raconté dans la vie de saint Antoine le Grand qu’il vit un jour les pièges du démon tendus entre le Ciel et la terre ; tandis qu'il se disait avec anxiété : « Qui pourra y échapper ? », il entendit une voix qui lui dit : « L’humilité ».

Demandons à Notre-Dame de nous faire entendre cette voix et de la faire entendre à tous nos contemporains. Si notre prière est exaucée et si tous les hommes – à commencer par nous-mêmes – acceptent de prendre le chemin de l’obéissance et de l’humilité, on ne tardera pas à voir refleurir la chrétienté d’antan, la paix, la liberté et la joie.

Ainsi soit-il.



1Épître à Dioscore, ch. 3, 22. ↩︎

2Enar. 2 in Ps. 31, 18. ↩︎

3Id., ibidem. ↩︎

4Commentaire sur la Règle, p. 403-404. ↩︎

5 Image assez répandue dans la littérature mystique. Cf. Maître Eckhart, saint Vincent de Paul, Lacordaire. On trouve de beaux développements à partir de cette expression dans le livre du père Doublet, Jésus-Christ étudié en vue de la prédication et celui du RP Andrew Murray, L’Humilité, la beauté et la sainteté. ↩︎

6I Jn. 2, 15-17. ↩︎

7 Cf. Jn. 12, 31. ↩︎

8 Cf. I Co. 7, 31. ↩︎