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Sermon du 2 mai 2021 donné à l’occasion de la messe solennelle pour le IVe dimanche après Pâques

par M. le Chanoine L. Poucin de Wouilt,
Préfet de la Première Année

Monsieur le Supérieur,
Messieurs les chanoines,
Chers séminaristes,
Mes biens chers frères,

« Donnez-moi, ô mon Dieu, un vif désir d’être avec Vous, non pour être délivré des calamités de ce triste monde, non pour éviter les flammes du Purgatoire ou de l’Enfer, non pas même pour que je puisse atteindre et goûter les joies du Ciel, enfin non pas en vue de mon propre avancement, mais uniquement par amour pour Vous. »

C’est la prière de celui que l’on pourrait désigner comme le patron des martyrs humoristes ; celle d’un homme joyeux dans les pires extrémités ; celle d’un joyeux condamné : saint Thomas More.

Emprisonné dans la trop fameuse Tour de Londres parce que résistant au roi Henry VIII voulant lui faire renier sa foi catholique, il plaisantera jusqu’au bout, malgré tout l’inconfort de sa situation. Il se vêtit de la plus belle robe pour mourir, et du peu d’argent qui lui restait, il réserva un angelot d’or au bourreau pour bien lui montrer qu’il ne lui en voulait pas ! L’échelle qui mena à l’échafaud était en piteux état ! Thomas More qui, pendant son procès, avait eu besoin d’une canne pour s’y appuyer, réclama ici la main du lieutenant pour l’aider à grimper. « Je vous en prie, dit-il, menez-moi là-haut. Pour la descente je glisserai bien tout seul ! » Agenouillé sur l’échafaud, il récita cette dernière prière, embrassa celui qui allait le tuer, et plaisantait encore : « Courage mon brave, n’ayez pas peur de faire votre office, j’ai le cou très court ; faites attention de ne pas frapper de travers. Il y va de votre honneur ! »

Ce matin, mes biens chers frères, avons-nous les mêmes sentiments de ce grand saint ou plutôt ceux des Apôtres, depuis que Jésus dit à ses disciples : « Je m’en vais » ?

Nous étions encore tout encore éblouis des joies de Pâques, du triomphe de la Résurrection et de la victoire sur la mort et le péché, et jouissions de la présence de Notre Sauveur ; pourtant nous pourrions avoir quelques déceptions, ressentir un découragement en ce quatrième dimanche après Pâques. Notre-Seigneur annonce qu’Il s’en va.

Les dimanches du temps pascal sont difficiles à bien cerner, davantage à expliquer. Ils sont complexes parce que mystérieux. En effet, quel mystère et que de questions à la suite des Apôtres : nous aussi sommes lents à comprendre.
Pourquoi ce Temps Pascal finalement ? Pourquoi Notre Seigneur attend-t-il quarante jours pour remonter au Ciel ? Pourquoi tout ce temps d’attente avant l’Ascension ? Pourquoi encore plus d’attente – 50 jours – avant la descente du Saint-Esprit ?
Voilà les questionnements qui hantent nos esprits à la suite des disciples.

Nous pensions avoir suffisamment peiné, souffert avec la sainte quarantaine et voici comme 40 nouveaux jours d’attente, de pénitence… semblables à ceux durant lesquels Moïse alla dans la fournaise du Sinaï recevoir les Tables, ceux du peuple hébreu dans le désert, ceux de la marche d’Elie vers le mont Horeb ; ceux du jeûne de Notre-Seigneur. Ce sont ceux finalement du temps de notre vie : car si nous sommes baptisés, la résurrection de Pâques nous laisse la vie : tourné vers Dieu, vers l’invisible.

Alors que nous sommes au cœur du Temps Pascal, remplis de joie, les paroles de Notre-Seigneur à ses disciples ce matin pourraient nous surprendre et nous attrister.

L’évangéliste saint Jean nous présente le discours d’adieu de Notre-Seigneur, en revenant quelque peu avant la Passion de Notre-Seigneur.

À y regarder de plus près, ce discours n’avait vraiment pas de quoi réjouir les disciples. Jésus annonce tout d’abord une trahison, celle de Judas et celle de Pierre ; Il prédit ensuite son départ qui sera suivi de persécutions et de malheurs. Même si Jésus s’est montré rempli de tendresse, d’amour et de bonté, Il n’a donc pas caché la solitude qui l’attendait, ni les difficultés que rencontreront ses disciples.

Jésus en profite alors, malgré l’hostilité du monde, pour rassurer ses disciples en leur livrant plus à fond la révélation plénière sur le don du Saint-Esprit.

Il commence par rappeler qu’il est bon qu’Il parte ; voulant les rassurer complètement, Il leur annonce que son départ est absolument nécessaire ; car sans ce départ, les disciples ne connaîtront pas cette présence intime de l’Esprit-Saint. Car le don de l’Esprit dépend de la glorification de Jésus et par conséquent de son départ.

Jésus dévoile l’œuvre de l’Esprit-Saint qui confondra le monde en matière de péché, de justice et de jugement.
En matière de péché tout d’abord : en manifestant le péché lui-même dans toute sa réalité et dans toute son horreur.
En matière de justice, car le départ de Jésus de ce monde manifestera la justice de sa cause.
En matière de jugement, car la mort de Jésus sera la condamnation du prince de ce monde.

Le Saint-Esprit rétablira donc la vérité : le péché est toujours du côté du monde et la justice toujours du côté de Jésus. Le seul condamné véritable est le démon.

C’est la victoire définitive du Christ sur le royaume des ténèbres que l’Évangile de ce matin souligne. Bénissons le Ciel aujourd’hui et notre sainte Mère l’Église maîtresse pédagogue de nous donner un surcroît de courage et de paix intérieure en évocant ce passage du discours d’adieu.

Car à l’instar des Apôtres, il nous arrive et particulièrement en ce moment d’être en proie à la tristesse et au découragement. Que faire en effet devant toute la situation mondiale calamiteuse ? Que penser devant ce marasme que représente la crise de la foi et des mœurs dans l’Église ?

En face de cela et toujours à l’instar des Apôtres, nous voyons arriver droit devant nous la persécution. Celle-ci a d’ailleurs déjà commencé. Chaque attaque contre l’Église, contre la sainte Doctrine, contre le Sacerdoce catholique sont des persécutions. Persécutions aujourd’hui à peine voilées, certainement demain claires et franches.

Les nations se déchristianisent chaque jour un peu plus, reniant leurs racines chrétiennes, tandis que l’hérésie semble gagner un peu plus de terrain jour après jour sous des formes diverses et variées.

Le démon semble dans tous ses états et attaque de toute part la frêle embarcation qu’est l’Église.

Dans ce contexte, la tentation de la tristesse et du découragement est très forte. Rien ne semble aller et nous pourrions penser au contraire que les générations futures ne connaîtront plus les mystères de la Foi et que la barque de Pierre va être enfouie sous les flots.

Et pourtant, sans s’attarder sur les turpitudes actuelles, le Bon Dieu nous rappelle par l’Évangile de ce jour que la barque ne coulera jamais et qu’au contraire le bien a déjà triomphé du mal. Dans les souffrances que nous traversons, nous devons donc prier, nous devons combattre, contre le malin et toutes les formes de mal, mais nous ne devons jamais céder au découragement. Ne jamais céder au manque de Foi. Au contraire, le mystère pascal nous rappelle la victoire définitive de Dieu. Par sa mort, il a vaincu le monde.

Relisons les leçons des Matines de ce dimanche :

Jacques serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, aux douze tribus qui sont dans la dispersion, salut. Ne voyez qu’un sujet de joie, mes frères, dans les épreuves de toute sorte qui tombent sur vous ; sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience. Mais que la patience soit accompagnée d’œuvres parfaites, afin que vous soyez parfaits et accomplis, ne laissant à désirer en rien. Si la sagesse fait défaut à quelqu’un d’entre vous, qu’il la demande à Dieu, lequel donne à tous simplement, sans rien reprocher ; et elle lui sera donnée. Mais qu’il demande avec foi, sans hésiter ; car celui qui hésite est semblable au flot de la mer, agité et ballotté par le vent.

Ne laissons pas prise aux manigances du Malin qui voudrait nous voler notre joie pascale.

Le démon joue et gagne toujours avec la carte de la tristesse ;
Le monde avec ses slogans et ses faux plaisirs qui vident l’âme ;
L’amour-propre si chatouilleux et si facile à vexer ;
La chair avec ses voluptés qui engendrent dégoût et amertume ;
La cupidité : on est toujours insatisfait ;
Un zèle démesuré qui n’est pas selon la volonté de Dieu ;
Les scrupules qui angoissent l’âme ;
La jalousie qui mord le cœur ;
L’attachement désordonné aux créatures, alors que saint Augustin dit que la paix est la tranquillité de l’ordre ;
Une certaine crispation de l’esprit… perpétuellement inquiet ;
La neurasthénie qui fait tout voir en noir et décuple les difficultés ;
L’amour du confort : il nous manquera toujours quelque chose ;
Les besoins… artificiels : quand il nous manque une toute petite chose ;
L’humeur

La joie spirituelle est un bien désirable et tellement nécessaire. N’écoutons pas tous ces chantres de la tristesse. Les soucis de la vie, la peur de manquer, notre difficulté à croire à la Providence, la peur de la souffrance… voilà ce qui nous paralyse et vole notre joie de Pâques… alors qu’il nous suffirait d’un regard de contemplation sur Jésus.

Contempler Jésus qui donne sa vie pour nous, nous nourrir de ce « trop grand amour » qu’Il nous exprime sur la Croix, voilà ce qui vraiment inspire confiance.
Comment cette preuve suprême d’amour, inlassablement contemplée, saisie dans un regard d’amour et de foi, ne fortifierait-elle pas peu à peu notre cœur dans une confiance inébranlable ? Que peut-on redouter d’un Dieu qui nous a manifesté son amour d’une manière si évidente ? Comment ne serait-il pas pour nous tout entier et absolument en notre faveur, comment ne ferait-il pas tout pour nous ce Dieu ami des hommes qui « n’a pas épargné pour nous son propre fils, alors que nous étions pécheurs ? » Et « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous » ? Si Dieu est pour nous, quel mal pourrait nous atteindre ?

Pour résister à la peur, à l’abattement, il faut que par la prière, nous puissions goûter et voir comme est bon le Seigneur1.

Comme sont incessants les assauts du mal, les pensées de découragement et de défiance ; de la même manière et pour y résister, incessante et inlassable doit être notre prière. Combien de fois allons-nous faire notre méditation, notre adoration, notre visite au Saint-Sacrement dans un état de préoccupation et de découragement et, sans que rien de particulier ne se soit passé, sans dire ni ressentir de choses spéciales, en ressortir le cœur apaisé ? La situation extérieure était toujours la même, les problèmes toujours à résoudre, mais le cœur avait changé et nous pouvions les affronter paisiblement. L’Esprit-Saint avait fait son travail paisiblement. « Je vous connaissais par ouï-dire, mais maintenant mes yeux vous ont contemplé », pouvions-nous dire avec Job.

Confiance totale à Dieu donc dans les grandes choses comme dans les petites, avec la simplicité des enfants. Et Dieu manifestera sa tendresse, sa prévoyance, sa fidélité d’une manière parfois si bouleversante.

Les Apôtres furent attristés lorsque Jésus leur eut dit : « Je m’en vais. » Et Dom Guéranger de commenter :

Ne le sommes-nous pas aussi, nous qui, depuis sa naissance en Bethlehem, L’avons suivi constamment, grâce à la sainte Liturgie qui nous attachait à ses pas ? Encore quelques jours, et il va s’élever au ciel, et l’année va perdre ce charme qu’elle empruntait, jour par jour, aux actions et aux discours de notre Emmanuel. Il ne veut pas cependant que nous nous laissions aller à une trop grande tristesse. Il nous annonce qu’en sa place le divin Consolateur, le Paraclet, va descendre sur la terre, et qu’il restera avec nous pour nous éclairer et nous fortifier jusqu’à la fin des temps. Profitons avec Jésus des dernières heures ; bientôt il sera temps de nous préparer à recevoir l’hôte céleste qui doit venir le remplacer.

Alors, ne perdons jamais la paix intérieure. Cherchons au contraire à imiter, comme nous y invite l’épître de ce jour et autant qu’il est possible à notre faiblesse, le calme divin de notre Père qui est dans les Cieux. Et nous garantir de toute agitation passionnée qui est le caractère d’une vie toute terrestre, tandis que la nôtre doit être du Ciel où Dieu nous attire.

Là où est votre trésor, là est votre cœur.

Ainsi soit-il.



1Ps. 34. ↩︎